Au crépuscule de l’AGOA, la ligne de vie des ouvrières se tend, se tend et se rompra

“Je suis désolée Joan, j’ai de gros soucis de recouvrements, je ne pourrai pas encore te payer.” me répond cette cliente avec qui j’ai débuté un projet d’extension de ses usines en Mars 2025. Les nouveaux tarifs sur les importations imposées par l’administration Trump sont tombées le 02 Avril 2025 plaçant Madagascar parmi les pays les plus taxés à hauteur de 47%. Bien que ce chiffre ait été baissé à 15% le 07 août 2025, je n’avais pas beaucoup d’espoir de toucher mon recouvrement même 6 mois après mes livrables et surtout pas maintenant.

L’African Growth and Opportunity Act (AGOA), qui offre un accès préférentiel au marché américain aux pays d’Afrique subsaharienne, arrive à un tournant critique : il expire le 30 septembre 2025 et son renouvellement n’est toujours pas assuré. En parallèle, Washington a relevé certains droits de douane et renforcé les politiques de « réciprocité », réduisant déjà les avantages concrets du programme. En 2024, les importations américaines couvertes par l’AGOA sont tombées à 8 milliards USD, en baisse de plus de 13 % par rapport à 2023, et restent concentrées sur quelques secteurs, notamment le textile et l’habillement. Cette incertitude pèse directement sur les pays qui ont bâti une part de leur économie sur cet accès préférentiel.

Pour Madagascar, la menace est particulièrement sérieuse. En 2024, ses exportations vers les États-Unis ont atteint environ 733 millions USD, dont la quasi-totalité provient du secteur textile et habillement, moteur d’environ 180 000 emplois directs. Si l’AGOA n’est pas renouvelé, les droits de douane américains feraient chuter la compétitivité malgache : les projections, basées sur des scénarios comparables (comme la baisse de 29 % prévue pour le Lesotho), anticipent pour Madagascar une contraction de 20 % à 30 % des exportations de textile d’ici 2029.

Une telle perte représenterait plusieurs centaines de millions de dollars par an et pourrait amputer la croissance nationale de 0,5 à 1 point de PIB – un choc notable pour une économie dont le PIB nominal est estimé entre 16 et 18 milliards USD et dont la croissance annuelle avoisine 4 %. Le recul des recettes d’exportation menacerait les finances publiques, accroîtrait le chômage urbain et fragiliserait les zones franches industrielles qui se sont développées grâce à l’AGOA. Pour amortir ce choc, Madagascar devra accélérer la diversification de ses débouchés (Europe, Asie, AfCFTA) et attirer des investissements dans l’agro-industrie et les ressources minières, mais la transition exigera plusieurs années et des investissements lourds en infrastructures et en logistique.

La fin de l’AGOA sans dispositifs d’accompagnement déclencherait vraisemblablement une crise sociale majeure, avec un impact particulièrement sévère sur les femmes. Madagascar en a déjà fait l’expérience en 2010, lorsqu’une exclusion temporaire du programme, consécutive à la crise politique, avait provoqué la fermeture d’environ 80 usines textiles et la suppression de 50 000 à 60 000 emplois en moins d’un an. La valeur des exportations industrielles avait alors chuté de 25 %, le revenu moyen des ménages touchés s’était effondré de près de 40 %, et la pauvreté urbaine dans la capitale avait bondi de 5 points en douze mois.

Près de 70 % de la main-d’œuvre textile malgache est féminine, souvent des cheffes de famille ou des jeunes mères qui gagnent en moyenne l’équivalent de 90 à 120 USD par mois dans les zones franches. La perte d’emploi de dizaines de milliers de ces travailleuses se traduirait par une baisse immédiate du pouvoir d’achat des ménages, une hausse de la malnutrition infantile et un accroissement des inégalités de genre. Les expériences passées montrent qu’une grande partie de ces femmes, faute d’alternatives formelles, bascule vers l’économie informelle ou la migration interne.

En plus de son poids économique, la filière textile sous l’AGOA a façonné des quartiers industriels à part, souvent implantés en périphérie d’Antananarivo ou d’Antsirabe. Ces zones franches, conçues uniquement pour l’exportation, n’ont jamais été pensées comme de véritables lieux de vie : aucune planification urbaine, zéro équipements publics – pas d’école, pas de centre de santé, pas même un réseau de transport adapté.

Aucun programme de logements subventionnés n’y a vu le jour, les loyers restent prohibitifs pour les ouvrières et la mobilité demeure limitée par des transports collectifs rares et coûteux. Le tissu social y est d’autant plus fragile que la plupart des travailleuses, majoritairement migrantes venues des campagnes, repartent régulièrement dans leur village d’origine, sans réelle intégration dans la communauté urbaine. Cette absence d’ancrage et de services rend ces quartiers particulièrement vulnérables : au moindre choc économique, la solidarité locale se délite, laissant ces femmes isolées, entre ville et campagne, sans réseau de soutien durable.

Pour éviter qu’un choc commercial ne se transforme en crise sociétale durable, les filets sociaux doivent être planifiés au moins six à neuf mois avant l’échéance : mise en réserve budgétaire pour indemniser les licenciements, programmes de reconversion professionnelle ciblant en priorité les ouvrières, soutien direct aux ménages vulnérables et mesures de maintien de la scolarité des enfants. Sans une telle anticipation, Madagascar risquerait de revivre la spirale de chômage, de précarité féminine et de tensions urbaines déjà observée en 2010.

Le textile sous l’AGOA était la seule filière industrielle vraiment durable et inclusive du pays. Elle donnait du travail formel à des milliers de femmes, soutenait des familles entières et maintenait un fragile espoir d’industrialisation. Sa disparition ne serait pas seulement une perte économique : c’est une ligne de vie collective qui s’effiloche.

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