Une histoire longue des migrations, des nourritures et des interdits proto-malgaches
I. Chronologie des migrations humaines vers Madagascar
Les premières traces probables d’activité humaine à Madagascar remontent entre 2000 et 1000 av. n.è., sous forme d’entailles sur des os de mégafaune aujourd’hui disparue et d’épisodes de brûlis localisés. Ces indices suggèrent des visites occasionnelles de navigateurs venus d’Afrique de l’Est, du corridor swahili ou de voyageurs indo-océaniques, mais sans installation permanente (Dewar & Wright 1993 ; Anderson et al. 2018).
Entre 500 av. n.è. et 500 de notre ère, les circulations austronésiennes dans l’océan Indien s’intensifient : Indonésie, Sri Lanka, Inde du Sud et Afrique orientale échangent biens, techniques et embarcations. Cette phase prépare les conditions de la future colonisation austronésienne de Madagascar (Beaujard 2012 ; Boivin et al. 2013).
Le véritable établissement fondateur se produit entre 700 et 900, lorsque des migrants issus de Bornéo, Sumatra, Java et de la sphère maritime de Srivijaya s’installent sur les côtes nord et est. Ils apportent les pirogues à balancier, l’agriculture du riz asiatique, la base linguistique barito, ainsi que des traditions architecturales de maisons sur pilotis (Adelaar 1995 ; Bellwood 2007 ; Beaujard 2012).
Entre 800 et 1300, des comptoirs indo-océaniques apparaissent : Mahilaka, Vohémar, la baie de Narindra et d’autres villages liés au commerce de la porcelaine, du fer, du cristal de roche et des perles de verre (Radimilahy 1998 ; Vérin 1969).
Entre 1000 et 1500, arrivent progressivement des populations bantouphones de Mozambique, du Zambèze et des côtes swahilies. Elles introduisent la forge du fer, la culture du yam, les techniques africaines de feuilles mijotées, les mortiers-pilons, et des traditions culinaires profondément africaines (McCann 2005 ; Carney & Rosomoff 2009).
Du XIᵉ au XVe siècle, Madagascar renforce ses contacts avec les mondes arabo-swahilis : Oman, Kilwa, Mogadiscio, les Comores. Les échanges commerciaux, horticoles et rituels restructurent les zones côtières du Nord-Ouest (Beaujard 2012 ; Ptak 1992).
Entre 1200 et 1600, les migrations austronésiennes secondaires — segments de Maisons bugis, makassar, banjar — apportent nouveaux lexiques, savoirs d’irrigation, variétés de riz et techniques navales (Pelras 1996 ; Ammarell 1999).
Du XIVᵉ au XVIIᵉ siècle, les lignages austronésiens et africains fusionnent progressivement, donnant naissance aux grandes régions ethnoculturelles : Merina, Betsileo, Sakalava, Antakarana, Antandroy, etc. (Beaujard 2012 ; Parker Pearson et al. 2010–2015).
Entre 1500 et 1700, l’influence swahilie et omanaise s’intensifie, en particulier dans le Nord-Ouest, élargissant le tissu des échanges religieux et marchands (Chaudhuri 1985 ; Pearson 2003).
Après 1700, les grands royaumes malgaches émergent : les royaumes sakalava dominent l’Ouest, puis le royaume merina unifie de vastes territoires aux XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles, avant la conquête française (Rakotoarisoa 1998 ; Campbell 2005).
II. Ce que mangeaient les Malgaches avant le riz
Bien avant que le vary ne devienne le cœur incontestable de l’identité malgache, l’île vivait d’un tout autre paysage culinaire : racines, tubercules, amidons forestiers et ressources côtières. Ce monde alimentaire pré-rizicole est souvent occulté par la domination culturelle du riz, introduit entre le VIIIᵉ et le Xe siècle et devenu si central qu’il a effacé presque toute mémoire de ce qui le précédait.
Les premières communautés consommaient des yams sauvages comme oviala (Dioscorea https://tenymalagasy.org/bins/teny2/oviala), des variétés de balabaka, du soaindrana (taro), du saonjo (colocasia), des amidons extraits de palmiers proches du sagou, du pain de fruit sur les côtes, du miel, des fruits forestiers, du gibier fumé, du poisson d’eau douce et des cœurs de palmier. Autrement dit : une cuisine enracinée dans les forêts, les marécages, les récifs, les vallées et la brousse.
Sur les côtes, les populations proto-malgaches vivaient de pêche, de crabes, de coquillages et de racines forestières, comme le montrent les fouilles de Mahilaka et celles du Sud-Ouest (Radimilahy 1998 ; Dewar & Wright 1993). Dans l’Ouest, les villages cultivaient une agriculture légère centrée sur les tubercules, complétée par les fruits sauvages (voanjobory), et des feuilles comestibles. Sur les Hautes Terres, bien avant l’État merina, la nourriture reposait sur les racines cuites à la vapeur, les feuilles mijotées, le gibier et les légumineuses. L’arrivée du riz ne supprime pas ce monde, mais l’absorbe et le reformule.
Lorsque le riz irrigué s’impose, entre le XIᵉ et le XIIIᵉ siècle, ce n’est pas pour des raisons de goût. Le riz permet de sédentariser les vallées, de stabiliser les hiérarchies sociales, de stocker la nourriture, de ritualiser l’abondance et de créer un système politique reposant sur la maîtrise de l’eau. Les tubercules deviennent les “aliments de famine”, puis “la nourriture des pauvres”, alors qu’ils furent les premiers aliments de Madagascar pendant plus d’un millénaire. La mémoire s’efface et l’on oublie que les brèdes, les racines et les fruits de forêt étaient les premiers goûts de cette île.
III. La viande chez les premiers Malgaches : une substance rituelle, non un aliment quotidien
Avant l’hégémonie du riz et du zébu, la viande répondait à des logiques symboliques et territoriales. Les fouilles de Mahilaka, Vohémar, Lamboharana, Andranosoa, Talaky, Nosy Mangabe, Salary, Itampolo et Ankilibe montrent un régime basé sur les poissons, crustacés, tortues et petits mammifères, la viande bovine apparaissant tardivement (Radimilahy 1998 ; Dewar & Wright 1993 ; Parker Pearson et al. 2015 ; Vérin 1986).
Les poissons et fruits de mer dominaient les côtes. Associés aux rituels de mer, rarement sacrés, ils étaient cependant entourés de fady chez les Vezo et Antemoro concernant requins, raies et tortues, considérés comme esprits protecteurs ou ancêtres métamorphosés (Astuti 1995 ; Parker Pearson 2015).
Les volailles — pintades, canards sauvages, gallinacés — servaient à la fois de nourriture quotidienne et d’outils rituels pour le sikidy. Le poulet devient plus tard un substitut au zébu dans les sacrifices modestes.
Les lémuriens montrent une consommation ancienne mais brève. Très tôt, ils deviennent l’objet d’interdits : êtres liminaux, proches des razana, souvent fady (Flacourt 1658).
Le porc, venu d’Asie, est interdît dans plusieurs régions pour des raisons de pureté rituelle, dans une logique proche des interdits austronésiens (Bellwood 2007 ; Dahl 1951).
Le zébu, introduit par les Bantous entre le Ier et le IXᵉ siècle, ne devient important qu’après le XIIIᵉ siècle. Il devient capital rituel, offrande sacrificielle, richesse, médiateur entre les mondes. La viande de zébu n’est presque pas consommée avant l’époque royale (Parker Pearson 2010 ; Kus & Rakotoarisoa 2000).
Ainsi, la viande n’était pas un aliment ordinaire mais une substance relationnelle, marquée par cosmologies, fady et systèmes lignagers.
IV. Les interdits proto-malgaches
Les interdits alimentaires et rituels les plus anciens révèlent une vision du monde qui précède de plusieurs siècles l’émergence des royaumes historiques.
Ils concernent :
– les animaux liminaux (lémuriens, serpents, caméléons), associés aux esprits forestiers (Radimilahy 1998 ; Flacourt 1658).
– certains poissons (requins, raies, tortues), esprits de mer ou ancêtres (Astuti 1995).
– le porc, tabou dans des lignées anciennes (Bellwood 2007).
– la viande mal morte, interdite car non passée par les ancêtres (Rakotoarisoa 1998).
– les œufs de certains oiseaux sauvages, porteurs de malchance (Vérin 1986).
– les fruits et racines hors saison, soumis à calendrier rituel (Beaujard 2012).
– les transformations alimentaires rituelles (Adelaar 1995).
– les interdits d’eau (Astuti 1995).
– les interdits funéraires (Dubois 1938).
Ces interdits montrent que manger, dans le Madagascar ancien, était un acte relationnel avant d’être une fonction biologique.
Références
Adelaar, K.A. (1995). Asian Roots of the Malagasy. BTLV.
Ammarell, G. (1999). Navigating by the Moon.
Anderson, A. et al. (2018). Scientific Reports.
Astuti, R. (1995). People of the Sea.
Beaujard, P. (2012). Les Mondes de l’Océan Indien.
Bellwood, P. (2007). First Farmers. Wiley.
Blench, R. (2007). Archaeology, Language and the African Past.
Boivin, N. et al. (2013). PNAS.
Campbell, G. (2005). An Economic History of Imperial Madagascar.
Carney, J. & Rosomoff, R. (2009). In the Shadow of Slavery.
Chaudhuri, K.N. (1985). Trade and Civilisation in the Indian Ocean.
Dahl, O.C. (1951). Malagasy and Polynesian.
Dewar, R. (1984). Studies in SW Madagascar.
Dewar, R. & Wright, H. (1993). Journal of World Prehistory.
Dubois, H. (1938). Fady à Madagascar.
Flacourt, É. de. (1658). Histoire de la Grande Isle Madagascar.
Kus, S. & Rakotoarisoa, J.-A. (2000). Highlands Archaeology.
McCann, J. (2005). Stirring the Pot.
Parker Pearson, M. et al. (2010–2015). Highlands & SW excavations.
Pelras, C. (1996). The Bugis.
Pearson, M. (2003). The Indian Ocean.
Ptak, R. (1992). China and Trade in the Indian Ocean.
Radimilahy, C. (1998). Mahilaka.
Rakotoarisoa, J.-A. (1998). Le royaume merina.
Reid, A. (1988). Southeast Asia in the Age of Commerce.
Vérin, P. (1969, 1986). Les comptoirs de l’océan Indien ; Madagascar.
TenaMalagasy.org (entrée “oviala”).