Les ghettos d’expatriés , ces gated communities qui se multiplient dans de nombreuses villes africaines incarnent une même logique de ségrégation urbaine, à la fois sociale et spatiale. Ces quartiers s’appuient sur un arsenal technique impressionnant : réseaux de vidéosurveillance, éclairage redondant, portails télécommandés, circulation interne contrôlée, accès biométriques. Mais cette sophistication ne fait que réactualiser une pratique ancienne : protéger un espace par la matérialité de ses limites. À Madagascar, les vahavady, fossés défensifs, et les tamboho, murailles de pierre ou de terre, constituaient jadis un système de sécurisation foncière et politique où la communauté assurait collectivement la défense du territoire. Dans les villes collinaires actuelles, cet héritage ressurgit : les elakelan-trano, ruelles étroites, se ferment de portails improvisés tandis que de nouvelles clôtures reprennent les anciens tracés, traduisant une peur persistante de l’intrusion.

À l’intérieur de ces anciens villages fortifiés, l’organisation de l’espace traduisait une conception diamétralement opposée à l’entre-soi contemporain. Le lapa, maison noble ou siège du pouvoir local, et le kianja, vaste cour ouverte au centre du hameau, formaient un dispositif où la hiérarchie sociale cohabitait avec l’accessibilité collective. Le kianja servait de place publique, d’arène de palabres et de cérémonies, tandis que le lapa, bien qu’emblème d’autorité, restait lié à cet espace commun par une relation de responsabilité. Ces deux éléments rappellent que la sécurité et la cohésion ne dépendaient pas seulement des remparts mais aussi d’une centralité partagée, lieu de rencontre et de contrôle social exercé par la communauté entière.

La comparaison met en lumière un glissement significatif. Ce qui relevait autrefois d’un pacte social local—la protection d’un bien commun—se transforme aujourd’hui en privatisation sécuritaire qui fragmente la ville et creuse les écarts. Les ghettos d’expats, tout comme les gated communities occidentales, concentrent richesses, devises étrangères et services de confort, créant des bulles économiques inaccessibles à la majorité. L’enceinte devient symbole d’un clivage de classe : elle protège une minorité aisée tout en excluant la population environnante, accentuant la distance entre ceux qui peuvent s’acheter la sécurité, l’eau et l’électricité et ceux qui restent exposés à l’insécurité et à la stigmatisation. Cette ségrégation spatiale nourrit un ressentiment latent et entretient l’image d’une ville à deux vitesses, où la frontière physique matérialise la fracture sociale.

Ces dérives confirment les avertissements de l’urbaniste Jane Jacobs, qui soulignait dès 1961, dans The Death and Life of Great American Cities que la sécurité urbaine vient de la vie de la rue : diversité des usages, regards croisés, interactions constantes — les fameux « eyes on the street ». Pour Jacobs, l’ouverture, la mixité et la porosité des espaces sont les véritables garants de la confiance collective, bien plus que la hauteur des murs ou la technologie des portails.

La tradition malgache de l’Andrimasom-pokonolona, littéralement « les veilleurs de la communauté », offre une alternative éclairante. Fondée sur la vigilance partagée et la responsabilité mutuelle, elle démontre qu’une présence collective et bienveillante peut assurer la protection de tous sans reproduire de cloisons sociales. Là où la ségrégation bâtit des murs, ce système réaffirme que la sécurité la plus durable repose sur la cohésion et la confiance du voisinage, non sur l’isolement.

photo récupérée sur FB il y a quelques années montrant 2 effrayants Gen Z en devenir pour certains alors que selon moi ils représentent le meilleur de ce que Madagascar peut offrir dans sa jeunesse, sa débrouillardise et sa résilience

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