Il y a plus de 1000 épisodes, je me suis arrêtée aux environs de 200 donc pour ceux qui cherchent honnêtement l’apaisement, peut-être déjà commencer par ouvrir le dialogue, avancer dans l’empathie et cultiver la transparence ou juste déjà regarder la série…
ChatGPT : Voici une façon claire d’expliquer ce phénomène intergénérationnel
1. Contexte du mouvement
Dans plusieurs pays, des jeunes adultes – souvent nés entre la fin des années 1990 et le début des années 2010 – utilisent One Piece, célèbre manga et anime japonais, comme répertoire de symboles pour leurs mobilisations sociales. Les manifestations abordent des thèmes variés : coût de la vie, libertés civiles, urgence climatique, ou encore réformes politiques. L’univers de One Piece, centré sur un équipage de pirates en quête de liberté et de justice, devient un langage commun.
2. Pourquoi One Piece parle à la Génération Z
Liberté et refus de l’injustice : le héros Luffy combat les pouvoirs corrompus, ce qui résonne avec des jeunes confrontés aux inégalités économiques et aux crises démocratiques.
Diversité et entraide : chaque membre de l’équipage a une histoire marginale mais trouve sa place. Cela reflète l’idéal d’inclusion et de solidarité que la Gen Z valorise.
Culture numérique : mèmes, GIFs et vidéos issues de l’anime circulent aisément sur TikTok, Instagram ou X, rendant les références immédiates.
3. Ce que cela signifie pour les autres générations
Un code culturel partagé : pour beaucoup de Gen Z, One Piece est l’équivalent de ce que le rock, le reggae ou les comics ont pu représenter pour les baby-boomers ou la Génération X : un récit d’aventure et de résistance.
Une esthétique du rassemblement : brandir un drapeau de l’équipage des Mugiwara (l’équipe du héros) ou crier un slogan de l’anime n’est pas du « jeu », mais un moyen de se reconnaître entre pairs et d’afficher une vision politique.
4. Comment dialoguer avec eux
Reconnaître la créativité : voir ces références comme une façon d’inventer un nouveau langage politique, pas comme un simple déguisement.
Chercher les valeurs derrière l’image : liberté, équité, entraide. Discuter de ces thèmes plutôt que de juger la forme.
Partager vos propres repères : évoquer les symboles ou chansons qui ont marqué vos luttes à vous permet de créer un pont entre générations.
En résumé, ce mouvement n’est pas un « fan-club déguisé », mais une appropriation culturelle : la Génération Z transforme un récit populaire en outil de contestation, tout comme d’autres générations ont jadis utilisé la musique, la bande dessinée ou le cinéma pour faire passer leurs messages.
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Comment expliquer à mes enfants de moins de 15 ans, de la génération Alpha, les mouvements sociaux que mène la génération Z à Madagascar ?
Les jeunes de la génération Z à Madagascar ressentent depuis longtemps que certains problèmes persistent, qu’ils vivent au quotidien — que ce soit à l’université, à l’école, dans leur quartier ou même à la maison. L’un des symptômes les plus visibles de cette frustration est le délestage : des coupures d’électricité fréquentes et prolongées, souvent imprévisibles, qui perturbent les études, le travail, et la vie de tous les jours.
Ce que font ces jeunes, c’est rassembler leur colère, leur espérance et leur capacité d’action. Ils organisent des marchent, des rassemblements, des actions symboliques dans les rues, ou des prises de parole sur les réseaux sociaux. Ils réclament un changement : que l’État assure une fourniture d’électricité fiable, que les responsables soient tenus pour compte, et que les besoins de la population — même dans les zones rurales ou pauvres — soient enfin pris en compte.
Les manifestants ne demandent pas simplement moins de délestages ; ils veulent qu’on s’attaque aux causes : des infrastructures qui ne tiennent pas, un manque d’investissement dans le réseau, une gestion trop lente ou inefficace. Lorsqu’ils marchent avec des bidons d’eau, qu’ils bloquent des rues ou qu’ils manifestent devant des institutions, ils veulent faire comprendre que les coupures ne sont pas des petits inconvénients : elles sont des ruptures de dignité, de continuité, de droit à la vie moderne.
Ce mouvement social devient une façon de dire : « Nous ne pouvons plus tolérer que nos besoins essentiels soient négligés ». En ce sens, ils montrent que la voix collective — même de personnes jeunes — peut dessiner une bascule dans la conscience publique et forcer les autorités à réagir autrement que par des promesses creuses.
Les actions récentes l’attestent : à Vontovorona (près d’Antananarivo), des étudiants protestent contre des coupures qui ont duré treize heures. Ces tensions tournent parfois à la violence, mais dans l’essence du mouvement, il y a cette volonté de faire entendre que le droit à l’électricité constante est devenu une exigence morale, pas un luxe.
Il s’agit de jeunes qui essaient d’exprimer ce qu’ils vivent — plutôt que d’accepter les choses comme “normales” — pour construire un pays où les besoins essentiels ne dépendent pas du bon vouloir de quelques-uns, mais du respect des droits de tous.
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Comment expliquer plus tard le déroulement des jours en cours ?
Après la grève étudiante d’hier contre les délestages et la pénurie d’eau, Antananarivo a connu des attaques et pillages qui se sont poursuivis toute la nuit et encore aujourd’hui. Aucun mouvement étudiant n’était prévu à la fin de la journée, ce qui soulève la question : qui orchestre ces violences ?
Les informations disponibles permettent de tracer une hypothèse prudente :
– Opportunisme criminel – Des individus profitent souvent du chaos pour piller ou dégrader, sans lien direct avec les organisateurs de la manifestation ([Reuters](https://www.reuters.com/world/africa/curfew-declared-madagascar-capital-after-violent-protests-2025-09-25/?utm_source=chatgpt.com)).
– Groupes radicaux ou extrémistes – De petites factions peuvent chercher à envenimer la situation pour déstabiliser l’ordre public, comme on l’a déjà observé lors des émeutes sud-africaines de 2021 après l’arrestation de Jacob Zuma ([BBC](https://www.bbc.com/news/world-africa-57818206)).
– Intérêts politiques – Des acteurs opposés au pouvoir peuvent tenter de “récupérer” la colère populaire, un scénario évoqué lors des manifestations au Sénégal en 2021 autour de l’affaire Sonko ([France24](https://www.france24.com/fr/afrique/20210305-s%C3%A9n%C3%A9gal-le-pays-en-proie-%C3%A0-des-manifestations-violentes-apr%C3%A8s-l-arrestation-d-un-opposant)).
– Provocations ou infiltrations – Dans certains contextes, des agents provocateurs s’infiltrent afin de discréditer le mouvement ou justifier une répression, accusation déjà entendue pendant certaines marches des “gilets jaunes” en France ([Le Monde](https://www.lemonde.fr/police-violences/articles/2019/01/22/les-violences-lors-des-manifestations-des-gilets-jaunes_5412761_1653578.html)).
– Mobilisation spontanée – Enfin, il arrive que des groupes de jeunes se constituent sur le moment, sans coordination centrale.
Ce scénario est d’autant plus plausible que la manifestation initiale a bien été organisée via les réseaux sociaux, mais que les violences nocturnes ont commencé alors que le mouvement étudiant s’était déjà dispersé ([AP News](https://apnews.com/article/0225f744e674220649fc5a0520cdfcfd?utm_source=chatgpt.com)).
En résumé, il est essentiel de distinguer le mouvement de protestation – clair dans ses revendications – des actes de violence qui s’y greffent. Comme lors des manifestations à Hong Kong en 2019 ou du mouvement #EndSARS au Nigeria, ce mélange de revendications légitimes et de débordements opportunistes brouille la lecture des événements et rend d’autant plus nécessaire une analyse nuancée pour expliquer plus tard ces journées troublées.
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Comment dresser le profil des “autres” Gen Z?
Pour dresser le profil des « autres » Gen Z de Madagascar sous l’angle de la crise sociale, il faut replacer cette jeunesse dans le contexte d’une société fragilisée par des décennies d’instabilité politique, de pauvreté persistante et de services publics défaillants. Nés entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, ces jeunes ont grandi avec les crises de 2009 et 2018 en toile de fond, des délestages chroniques, une inflation qui ronge les revenus et un chômage massif qui condamne une grande partie d’entre eux à l’informel. Leur quotidien se déroule dans les quartiers précaires d’Antananarivo—Ankorondrano, Andohatapenaka, 67 Ha—ou dans les bidonvilles des grandes villes côtières comme Toamasina ou Mahajanga, où l’accès à l’eau courante, à l’électricité et à l’école reste incertain, parfois inexistant. L’école elle-même, trop coûteuse ou trop lointaine, se termine souvent bien avant le collège, enfermant ces jeunes dans une reproduction de la pauvreté.
Pourtant, cette génération est connectée. Le smartphone d’occasion, payé à crédit ou récupéré, est devenu un outil de survie. Avec des forfaits journaliers ou du partage de données, ils se frayent un chemin dans les réseaux 3G et 4G. Facebook et TikTok servent à la fois de vitrine culturelle, de marché et de refuge. On y vend des friperies, on y échange des crédits téléphoniques, on y diffuse des vidéos et des mèmes qui disent la colère et la dérision. Cette maîtrise intuitive du numérique n’ouvre cependant que rarement sur un emploi formel : faute de formation spécialisée, l’énergie créative reste cantonnée à la débrouille.
Dans cette économie de crise, les parcours sont marqués par l’abandon scolaire, les petits boulots, la vente ambulante ou les micro-services en ligne. L’espoir d’un avenir meilleur se nourrit d’illusions d’émigration ou d’un « coup de chance » via les réseaux sociaux. Les solidarités familiales et de voisinage deviennent essentielles, mais elles suffisent à peine à amortir les chocs. La culture de cette jeunesse reflète cette tension : elle se nourrit de K-pop, de hip-hop, de football européen, tout en réinventant des formes locales—kabary remixé, danse urbaine malgache, humour en shimaore ou en malgache—qui traduisent à la fois un ancrage et une volonté d’ouverture.
La crise sociale accentue la fracture numérique : ces jeunes sont connectés, mais restent exclus des formations et des réseaux qui permettraient de transformer leur présence en ligne en capital économique. Ils sont particulièrement exposés aux fausses informations, aux cyber-arnaques et aux violences urbaines qui accompagnent les tensions politiques, comme l’ont montré les récentes manifestations contre les délestages et les pénuries d’eau. Pourtant, leur créativité, leur capacité d’auto-organisation et leur curiosité culturelle en font aussi un réservoir de solutions. Des initiatives locales comme Habaka ou Youth First tentent de canaliser cette énergie en formations et en micro-entreprises, mais l’effort reste insuffisant face à l’ampleur de la pauvreté structurelle.
Tracer ce profil, c’est donc décrire une génération qui vit Internet comme unique espace de mobilité et d’expression, mais qui reste enfermée dans une précarité héritée de la crise sociale malgache. Pour les décideurs, les urbanistes et les acteurs du développement, reconnaître cette réalité exige d’articuler politiques éducatives, infrastructures numériques et programmes de formation qui tiennent compte de cette double condition : une jeunesse hyper-connectée et pourtant privée des moyens de transformer sa connectivité en véritable pouvoir économique ou citoyen.
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Est-ce que ce mouvement a besoin d’un héros, alors qu’il compte déjà, malheureusement, des martyrs ? » Interroger la nécessité d’une figure héroïque dans une mobilisation populaire oblige à examiner le rapport entre leadership, mémoire collective et efficacité politique.
Dans l’histoire des luttes sociales, l’élévation d’un individu au rang de symbole a souvent permis de cristalliser l’attention. De Martin Luther King aux figures de l’indépendance malgache, la personnification donne un visage aux revendications. Mais elle comporte une double fragilité : la répression peut se concentrer sur une cible unique et le message se réduire à l’aura du personnage plutôt qu’aux transformations structurelles attendues.
De nombreux mouvements récents montrent qu’une organisation horizontale peut préserver la vitalité d’une contestation. Les occupations de *Occupy Wall Street* en 2011 ont revendiqué l’absence de chef permanent, préférant les assemblées délibératives. À Hong Kong en 2019, la stratégie dite *Be water* reposait sur des porte-paroles temporaires, rendant toute décapitation du mouvement plus complexe. Les Gilets jaunes en France ont, eux aussi, illustré cette tension entre visibilité médiatique et refus d’un leader unique.
Dans le contexte malgache, où les mobilisations successives portent déjà la mémoire de figures disparues, l’apparition d’un « héros » risquerait d’alimenter davantage la répression ou la récupération politique. Le mouvement actuel, en s’appuyant sur des assemblées citoyennes, des porte-paroles tournants et une intelligence collective, peut au contraire transformer la colère en projet durable sans dépendre d’une incarnation unique.
La présence de martyrs suffit déjà à marquer l’histoire. Chercher un héros supplémentaire reviendrait peut-être à répéter les impasses du passé. Ce dont la jeunesse a besoin n’est pas d’une figure providentielle mais d’un tissu d’organisations capables de formuler des revendications claires, de négocier, d’innover et de résister aux tentatives de récupération. Le véritable héroïsme se trouve dans la persévérance collective, non dans l’élévation d’un visage unique.
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Pourquoi les générations précédentes peinent à saisir la logique de la Gen Z ?
Cela implique d’abord de rappeler les conditions historiques qui façonnent chaque cohorte. Karl Mannheim, dans son essai fondateur “Le problème des générations” (1928), expliquait déjà que l’appartenance à une génération n’est pas qu’une question d’âge : c’est l’expérience commune d’événements marquants à un moment formateur de la vie. Les baby-boomers ont grandi avec l’optimisme de l’après-guerre, la Génération X avec la fin de la guerre froide et l’essor du néolibéralisme, les millennials avec la mondialisation et l’émergence d’internet. La Gen Z, elle, est la première à être véritablement « born digital », confrontée dès l’enfance à la crise climatique, aux réseaux sociaux permanents et à une succession d’incertitudes économiques.
Plusieurs études mettent en évidence ce « contexte de naissance » comme facteur de divergence. Le Pew Research Center souligne que la Gen Z américaine a connu deux récessions avant 25 ans, une pandémie mondiale et une exposition constante aux débats climatiques et identitaires. Ces réalités façonnent des attentes différentes : recherche de flexibilité professionnelle, priorité donnée à la santé mentale, rapport moins hiérarchique à l’autorité.
Le rapport à la technologie creuse également l’écart. Les travaux de Sherry Turkle (“Alone Together”, 2011) ou de danah boyd (“It’s Complicated”, 2014) montrent que les jeunes nés après 1995 n’ont jamais vécu sans internet mobile. Leur communication, fragmentée mais continue, leur donne d’autres codes d’expression (mèmes, vidéos courtes, culture de la réponse instantanée) que leurs parents peuvent percevoir comme superficiels ou irrespectueux des formes traditionnelles.
S’ajoute une différence de valeurs collectives. Des enquêtes de l’OCDE et du World Economic Forum relèvent chez la Gen Z un attachement plus marqué à l’inclusivité, à la justice sociale et au climat, ainsi qu’un scepticisme envers les institutions politiques classiques. Les générations plus âgées, socialisées dans des contextes de stabilité étatique et de progression économique, peuvent interpréter ce pragmatisme critique comme du cynisme ou du désengagement, alors qu’il traduit souvent une volonté d’action hors des cadres établis.
À Madagascar, cette distance générationnelle est amplifiée par une culture profondément ancrée du respect des anciens. La société malgache valorise le fihavanana—la cohésion et l’harmonie du groupe—et confère aux aînés un rôle d’arbitre et de gardien des traditions. La parole de l’« olobe », l’ancien, conserve une autorité presque sacrée, héritée d’une organisation sociale fondée sur les lignages et la vénération des ancêtres. Pour une jeunesse connectée, habituée à l’échange horizontal des réseaux sociaux et à l’expression individuelle rapide, ce système hiérarchique peut sembler contraignant, voire dissonant. L’écart ne tient donc pas seulement à la technologie ou à l’économie, mais à une conception différente de la légitimité : respect du rang et de l’âge d’un côté, recherche de dialogue égalitaire et immédiat de l’autre.
La vitesse du changement culturel amplifie enfin la distance. Comme l’écrit le sociologue Zygmunt Bauman dans “Liquid Modernity” (2000), la modernité « liquide » rend les repères plus mouvants ; les aînés, qui ont connu des trajectoires plus linéaires, peuvent être déstabilisés par l’agilité identitaire et professionnelle de leurs cadets.
En somme, l’incompréhension n’est pas une fatalité mais le produit de contextes historiques, technologiques, sociaux et culturels radicalement différents. Reconnaître ces écarts d’expérience—plutôt que les réduire à une question de caractère—est la première étape pour instaurer un dialogue intergénérationnel plus fécond.
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Comment traiter le silence armé des Gen Z recrutés par l’exécutif ?
Cela suppose d’abord de reconnaître la spécificité malgache. Depuis l’insurrection de 1947 jusqu’aux mobilisations de 1972, 1991, 2002 et 2009, l’armée et les forces de l’ordre ont toujours été des acteurs centraux des crises politiques. Ces épisodes montrent que le rôle des jeunes recrues, souvent issues des mêmes milieux sociaux que les manifestants, oscille entre neutralité revendiquée et loyauté au pouvoir en place. La « révolte des caporaux » de 1972, où de jeunes militaires se sont rapprochés des étudiants, illustre déjà la tension entre appartenance générationnelle et devoir hiérarchique. De même, en 2009, une partie de l’armée avait choisi de ne pas réprimer, contribuant à la chute du président Ravalomanana.
Le « silence armé » des jeunes policiers et soldats d’aujourd’hui s’inscrit dans cette continuité historique. Ce silence n’est pas seulement l’obéissance à un ordre mais aussi l’expression d’un double conditionnement : celui du serment de loyauté à l’État et celui de l’origine sociale. La majorité des nouvelles recrues provient de milieux modestes, parfois des mêmes quartiers périphériques que les manifestants. L’uniforme représente pour eux une rare voie de mobilité sociale. Ils partagent donc avec leurs contemporains civils des inquiétudes économiques et un rapport critique aux élites, tout en étant tenus par une discipline qui rend leur parole publique quasi impossible.
À côté des forces régulières, l’histoire malgache rappelle aussi les dérives des milices para-étatiques ou communautaires. Les « forces d’auto-défense » mises en avant lors de certaines crises locales, ou les groupes de « fokonolona armés » apparus après la crise de 2009, ont parfois été tolérés par les autorités comme supplétifs du maintien de l’ordre. Ces formations, composées pour beaucoup de jeunes en quête de revenu et de reconnaissance, échappent rapidement aux cadres de la discipline militaire. Les rapports d’organisations de défense des droits humains signalent qu’elles ont entraîné des exactions, des règlements de comptes et un brouillage dangereux entre police, armée et justice. Leur existence montre que l’absence d’encadrement institutionnel transforme des frustrations sociales en violences privées et rend encore plus fragile la frontière entre citoyen et soldat.
Mais ce paysage ne se limite pas à l’affrontement. Il révèle surtout la cohabitation de trois jeunesses : celle des étudiants de la classe moyenne qui cherchent à réformer, celle des périphéries que l’on réduit trop vite aux « casseurs », et celle des jeunes en uniforme que le devoir retient dans un silence contraint. Toutes trois portent, sous des formes différentes, la même revendication fondamentale : la dignité humaine. L’histoire malgache l’a montré à plusieurs reprises : lorsqu’en 1972 les étudiants, les ouvriers et une partie des militaires ont convergé, c’est la reconnaissance de droits communs qui a fait céder le pouvoir plus que la force d’un seul camp. De même, les épisodes de 1991 ou de 2009 rappellent que la paix durable n’est jamais le produit d’une victoire d’un groupe sur l’autre, mais d’une rencontre autour d’un minimum partagé : vivre décemment, être entendu, appartenir à une communauté politique qui respecte ses membres.
Traiter le silence armé exige donc une approche qui dépasse la logique sécuritaire. Les précédents malgaches montrent que les tentatives de museler ou de diviser ces jeunes militaires produisent à terme plus d’instabilité. Il s’agit plutôt de créer des espaces de dialogue professionnel et citoyen, à l’image des commissions mixtes armée-civils mises en place après 1991 pour réintégrer les forces dans un cadre républicain. Cela suppose également de garantir leurs droits sociaux – rémunération régulière, conditions de travail et de logement – afin que la fidélité au service public ne soit pas vécue comme une trahison de leur génération. Enfin, un suivi parlementaire indépendant, déjà recommandé lors de la réforme du secteur de la sécurité en 2012, permettrait de reconnaître leur rôle tout en inscrivant leur action dans un cadre légal clair.
Ainsi, le « silence armé » des Gen Z en uniforme ne se résout ni par l’exaltation d’un héroïsme militaire ni par la dénonciation pure et simple. Il doit être compris comme un héritage de l’histoire politique malgache et traité par des mécanismes institutionnels qui respectent à la fois leur serment et leur appartenance à une génération traversée par les mêmes aspirations que leurs pairs non armés. En reconnaissant que ces trois composantes – étudiants, exclus, jeunes soldats – réclament au fond la même dignité, la société malgache peut espérer dépasser la logique de confrontation et ouvrir la voie à une réconciliation qui rende enfin justice à l’ensemble de sa jeunesse.
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Quelle serait la 3ᵉ voie ?
Dans l’histoire récente du continent, la reconnaissance des victimes de violences d’État s’est presque toujours jouée selon deux scénarios.
Le plus fréquent est celui de l’alternance : un nouveau pouvoir arrive et, pour se démarquer de son prédécesseur, ouvre enfin les archives, lance des enquêtes, indemnise les familles.
Le Sénégal en 2012 l’a montré après les morts des manifestations contre le troisième mandat ; le Burkina Faso en 2014-2015 a suivi la même trajectoire après l’insurrection qui a chassé Blaise Compaoré.
Dans ces cas, la vérité émerge parce qu’un autre gouvernement a tout intérêt à la faire émerger.
Plus rare mais réel, le deuxième scénario est celui de **l’aveu sous pression du pouvoir en place**.
L’Afrique du Sud, après le massacre de Marikana en 2012, a vu le président Zuma instituer une commission d’enquête et présenter des excuses.
Le Nigeria, au lendemain du mouvement #EndSARS, a mis en place des commissions judiciaires d’enquête qui ont reconnu les exactions policières.
Au Kenya, après les violences post-électorales de 2007-2008, le président Mwai Kibaki a créé une Commission Vérité, Justice et Réconciliation et publié un rapport avant la fin de son mandat.
Ici, le régime accepte de se regarder en face, mais souvent au prix de fortes pressions internes et internationales.
Alors, quelle serait la 3ᵉ voie ?
Peut-on imaginer une société qui ne dépende ni d’un changement de régime, ni d’un choc extérieur pour faire droit aux victimes ?
Une voie où le dialogue, la reconnaissance des abus et la réparation deviennent des réflexes institutionnels, inscrits dans la culture politique elle-même.
Cela supposerait des garde-fous permanents : une justice réellement indépendante, des mécanismes automatiques d’enquête lorsqu’il y a morts d’hommes, des médias libres, un parlement capable d’imposer la transparence.
Bref, un système où la reconnaissance n’est plus un geste exceptionnel, mais un devoir républicain, pratiqué au fil des crises, sans attendre l’alternance ni la rue.
L’exemple de la Colombie vient élargir l’horizon.
Sans attendre une rupture de régime, le gouvernement de Juan Manuel Santos a engagé, dès 2011, la Loi des Victimes et de Restitution des Terres, reconnaissant officiellement les millions de personnes touchées par le conflit armé, y compris celles victimes d’exactions commises par l’armée régulière.
Cette démarche, poursuivie pendant qu’il était au pouvoir, a créé un registre national des victimes, ouvert la voie aux indemnisations et installé une juridiction spéciale pour la paix.
Elle montre qu’un État peut, de son propre chef, admettre ses abus et instaurer des réparations, non pas parce qu’il y est forcé, mais parce qu’il considère la vérité et la justice comme des conditions de sa propre légitimité.
C’est cela, la véritable troisième voie : un gouvernement assez solide, et une société civile assez exigeante, pour reconnaître les torts en temps réel—avant que l’histoire ou la rue ne l’y contraigne.
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Quel est le rôle de l’Assemblée nationale dans la situation actuelle ?
Dans la situation actuelle, l’Assemblée nationale devrait jouer un rôle de médiation et de contrôle, en représentant les préoccupations de la population et en interpellant le gouvernement sur les coupures d’électricité, la répression et la crise sociale qui en découle. La Constitution malgache (articles 72 à 86) lui confère le pouvoir de voter la loi, de contrôler l’action gouvernementale et d’évaluer les politiques publiques. Elle dispose d’outils précis : les questions orales et écrites au gouvernement, les motions de censure (art. 90), la création de commissions d’enquête parlementaires (règlement intérieur de l’Assemblée), ainsi que l’examen et le vote du budget de l’État (loi de finances annuelle), qui conditionne l’allocation des ressources aux secteurs de l’énergie, de l’éducation et de la sécurité. Elle pourrait aussi mobiliser la loi sur la décentralisation pour donner davantage de moyens aux communes face aux crises locales, et utiliser les lois organiques relatives aux libertés publiques pour exiger des garanties contre les abus. Pourtant, son alignement avec l’exécutif limite sa capacité à agir comme contre-pouvoir, et son silence entretient l’idée d’une institution déconnectée, réduite à une chambre d’enregistrement.
Les conséquences de cette inaction sont lourdes. En se tenant à l’écart, l’Assemblée nationale contribue à renforcer la méfiance des citoyens envers les institutions démocratiques. La jeunesse, qui se sent ignorée, se radicalise davantage et choisit la rue comme unique lieu d’expression. Le manque de débat parlementaire crédible fragilise aussi la légitimité du gouvernement et prive le pays d’un espace politique apaisé où les tensions pourraient être transformées en réformes concrètes. À terme, c’est la démocratie représentative elle-même qui se voit affaiblie, laissant le champ libre à la logique de confrontation plutôt qu’à la culture du dialogue.
Des exemples ailleurs en Afrique montrent pourtant que les parlements peuvent jouer un rôle déterminant en période de crise. Au Burkina Faso, l’Assemblée nationale a su, en 2014, être le lieu où s’est traduite institutionnellement la pression de la rue, en empêchant la modification constitutionnelle destinée à prolonger le mandat de Blaise Compaoré. En Afrique du Sud, le Parlement a régulièrement interpellé l’exécutif sur la gestion des crises, allant jusqu’à organiser des votes de défiance contre le président Jacob Zuma, qui ont contribué à son départ. Plus récemment, au Kenya, les débats parlementaires autour de la réforme fiscale et des mobilisations de juin 2024 ont servi de soupape politique, permettant d’amender certaines mesures et de calmer la rue. Ces expériences rappellent qu’un parlement actif peut jouer son rôle de contre-pouvoir, transformer la colère en propositions et éviter que la rue ne devienne le seul espace de décision.
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Quel est le rôle de l’Assemblée nationale dans la situation actuelle ?
Dans la situation actuelle, l’Assemblée nationale devrait jouer un rôle de médiation et de contrôle, en représentant les préoccupations de la population et en interpellant le gouvernement sur les coupures d’électricité, la répression et la crise sociale qui en découle. La Constitution malgache (articles 72 à 86) lui confère le pouvoir de voter la loi, de contrôler l’action gouvernementale et d’évaluer les politiques publiques. Elle dispose d’outils précis : les questions orales et écrites au gouvernement, les motions de censure (art. 90), la création de commissions d’enquête parlementaires (règlement intérieur de l’Assemblée), ainsi que l’examen et le vote du budget de l’État (loi de finances annuelle), qui conditionne l’allocation des ressources aux secteurs de l’énergie, de l’éducation et de la sécurité. Elle pourrait aussi mobiliser la loi sur la décentralisation pour donner davantage de moyens aux communes face aux crises locales, et utiliser les lois organiques relatives aux libertés publiques pour exiger des garanties contre les abus. Pourtant, son alignement avec l’exécutif limite sa capacité à agir comme contre-pouvoir, et son silence entretient l’idée d’une institution déconnectée, réduite à une chambre d’enregistrement.
Les conséquences de cette inaction sont lourdes. En se tenant à l’écart, l’Assemblée nationale contribue à renforcer la méfiance des citoyens envers les institutions démocratiques. La jeunesse, qui se sent ignorée, se radicalise davantage et choisit la rue comme unique lieu d’expression. Le manque de débat parlementaire crédible fragilise aussi la légitimité du gouvernement et prive le pays d’un espace politique apaisé où les tensions pourraient être transformées en réformes concrètes. À terme, c’est la démocratie représentative elle-même qui se voit affaiblie, laissant le champ libre à la logique de confrontation plutôt qu’à la culture du dialogue.
Des exemples ailleurs en Afrique montrent pourtant que les parlements peuvent jouer un rôle déterminant en période de crise. Au Burkina Faso, l’Assemblée nationale a su, en 2014, être le lieu où s’est traduite institutionnellement la pression de la rue, en empêchant la modification constitutionnelle destinée à prolonger le mandat de Blaise Compaoré. En Afrique du Sud, le Parlement a régulièrement interpellé l’exécutif sur la gestion des crises, allant jusqu’à organiser des votes de défiance contre le président Jacob Zuma, qui ont contribué à son départ. Plus récemment, au Kenya, les débats parlementaires autour de la réforme fiscale et des mobilisations de juin 2024 ont servi de soupape politique, permettant d’amender certaines mesures et de calmer la rue. Ces expériences rappellent qu’un parlement actif peut jouer son rôle de contre-pouvoir, transformer la colère en propositions et éviter que la rue ne devienne le seul espace de décision.
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Gen Z et Révolution tranquille : deux moments de bascule ?
Au Québec, la Révolution tranquille des années 1960 n’a pas éclaté par une insurrection violente, mais par une transformation profonde de la société. Les étudiants, les intellectuels, les syndicats ont bousculé un ordre ancien fondé sur l’Église, l’inertie administrative et une économie verrouillée. Ils réclamaient plus d’éducation, plus de services publics, plus de place pour la jeunesse dans la construction du pays. En une décennie, le Québec s’est doté d’un État moderne, laïc, social et ouvert au monde.
À Madagascar aujourd’hui, la mobilisation de la Gen Z fait écho à cette même tension : une jeunesse qui dit haut et fort que le statu quo n’est plus viable. Coupures d’eau et d’électricité, chômage endémique, inégalités territoriales – autant de symptômes d’un système perçu comme figé, où les anciens contrôlent encore les leviers, mais où les jeunes n’ont plus confiance dans les voies institutionnelles classiques. Comme dans le Québec des années 1960, la rue devient alors l’espace d’expression et de rupture.
Les différences culturelles et économiques sont majeures. Le Québec des années 1960 bénéficiait déjà d’une économie industrialisée, d’un accès large à l’éducation secondaire et d’institutions démocratiques stables. La contestation visait surtout à rééquilibrer le rapport entre une population francophone marginalisée et une élite anglophone dominante. À Madagascar, en revanche, la jeunesse proteste dans un contexte de sous-industrialisation, d’infrastructures fragiles et de services publics défaillants, avec une fracture générationnelle plus qu’ethnique. Là où les Québécois disposaient d’un État capable de se réformer, les jeunes Malgaches affrontent un appareil institutionnel beaucoup plus faible et une économie informelle qui absorbe la majorité des forces vives.
Les similarités, toutefois, sont frappantes. Dans les deux cas, la jeunesse refuse d’être reléguée au silence et revendique sa place comme actrice du changement. Elle se heurte à des élites perçues comme conservatrices, arc-boutées sur des privilèges anciens. Elle réclame un accès élargi à l’éducation, à l’énergie, à l’emploi, à la mobilité sociale. Et surtout, elle choisit la rue comme dernier espace audible lorsque les institutions semblent sourdes. Le Québec des années 1960 a transformé cette énergie en réformes durables – nationalisation de l’électricité, démocratisation de l’enseignement, affirmation identitaire francophone. La Gen Z malgache, elle, pourrait connaître une trajectoire comparable si son indignation se convertit en projet collectif et en politiques publiques capables de refonder le contrat social.
Le parallèle est instructif : la Révolution tranquille n’a pas été seulement un cri de révolte, elle a été un moment de refondation. Si la jeunesse malgache parvient à transformer son énergie de contestation en une dynamique politique inclusive, alors elle pourrait, à son tour, inventer sa propre « révolution tranquille », adaptée à son histoire et à ses réalités.
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Comment l’installation de la psychose envers la scène numérique provoquerait une onde choc social et économique.
Depuis les années 2020, plusieurs États africains ont intégré le vocabulaire de la cybersouveraineté dans leur gestion des crises sociales et politiques. Les mobilisations citoyennes, souvent initiées par les jeunes via les réseaux sociaux, sont régulièrement requalifiées en menaces numériques d’origine extérieure. Au Nigeria, par exemple, lors du mouvement #EndSARS en 2020, les autorités ont affirmé que des campagnes de désinformation orchestrées depuis l’étranger alimentaient la contestation. Cette rhétorique a justifié la suspension de Twitter pendant plusieurs mois en 2021 et l’adoption d’un cadre de régulation renforcée des plateformes numériques en 2023.
Au Kenya, les manifestations contre la loi de finances de 2023 ont été décrites comme soutenues par des « fermes à trolls » et des flux automatisés venus de l’extérieur, ce qui a conduit à la création d’une Digital Protection Task Force sous l’égide du ministère de l’Intérieur. Au Sénégal, les émeutes de 2023 ont conduit le gouvernement à invoquer la « guerre numérique » et à bloquer temporairement TikTok et WhatsApp, avant de faire adopter en 2024 une loi sur la cybersécurité criminalisant la diffusion d’informations susceptibles de troubler l’ordre public.
En Ouganda, lors des élections de 2021, Kampala a bloqué Facebook et Twitter en invoquant la protection de la souveraineté numérique ; l’amendement de la loi sur l’usage informatique en 2022 a élargi la définition de la désinformation pour inclure les critiques politiques. Dans tous ces cas, le déplacement narratif est similaire : les revendications sociales et politiques sont relues à travers le prisme de la cybersécurité, ce qui permet aux gouvernements de justifier un renforcement du contrôle sur les flux d’information, tout en minimisant la dimension socio-économique des mobilisations.
La censure numérique, loin de stabiliser durablement les régimes, produit cependant plusieurs effets paradoxaux. Sur le plan social, elle alimente la défiance. Les jeunes générations, déjà critiques vis-à-vis des institutions, voient leur méfiance renforcée lorsque leurs canaux d’expression sont bloqués. Le résultat est souvent une radicalisation accrue plutôt qu’un apaisement. Sur le plan économique, chaque coupure ou blocage entraîne des pertes directes. En Ouganda, le blocage de Facebook a coûté selon CIPESA plusieurs millions de dollars aux petites entreprises dépendantes du commerce en ligne.
Au Nigeria, la suspension de Twitter en 2021 a eu un impact négatif sur les start-ups numériques et les travailleurs indépendants, avec des pertes estimées par NetBlocks à plus de 250 000 dollars par heure. Sur le plan diplomatique, ces pratiques exposent les gouvernements à des critiques internationales, parfois assorties de sanctions, et fragilisent leur crédibilité auprès des bailleurs de fonds et partenaires techniques. Sur le plan politique enfin, la censure retarde souvent le débat sans le supprimer. Les causes sociales — chômage, inégalités, accès aux services publics — ressurgissent tôt ou tard, souvent de manière plus violente. La censure agit comme un couvercle posé sur une marmite sous pression. Cette dynamique permet de comprendre pourquoi la rhétorique numérique, en apparence moderniste, masque en réalité une stratégie défensive fragile qui tente de gagner du temps sans répondre aux racines structurelles des crises.
Ce discours sécuritaire contraste fortement avec la réalité du marché de l’intelligence artificielle à Madagascar. Le pays est inséré dans l’économie numérique mondiale, mais principalement via la data annotation (labellisation de données pour l’entraînement des modèles), la modération de contenus pour des plateformes internationales, et quelques start-ups locales explorant le machine learning dans l’éducation ou la santé. Selon la Banque mondiale dans son rapport 2023 sur le diagnostic de l’économie numérique et selon l’Agence française de développement en 2024, moins de 2 % des emplois technologiques relèvent directement de l’IA, et aucune stratégie nationale d’intelligence artificielle n’a encore été adoptée. Madagascar contribue activement à l’entraînement des IA globales, mais sans contrôle sur les modèles produits ni sur leurs usages. L’IA y est à la fois ressource économique marginale et alibi politique pour délégitimer des mouvements sociaux.
À Madagascar, les crises sociales récentes sont désormais interprétées à travers le registre de la désinformation, des cyberattaques et de l’intelligence artificielle. Or, le pays ne dispose pas des infrastructures nécessaires pour étayer de telles affirmations. L’Agence nationale de cybersécurité (ANCy) est encore en phase de structuration, aucun centre national de réponse aux incidents (CSIRT) pleinement opérationnel n’existe et les capacités en forensic numérique et en audit algorithmique restent limitées. Dès lors, les discours officiels sur les cyberattaques par IA relèvent moins d’un diagnostic technique que d’une stratégie politique d’encadrement narratif. L’objectif est de transformer une crise sociale — coupures d’eau, d’électricité, chômage de masse — en une menace informationnelle internationale, afin de légitimer la réponse sécuritaire et d’internationaliser la crise.
Ce paradoxe est frappant : d’un côté, les jeunes Malgaches participent activement à la production mondiale d’intelligence artificielle en annotant et nettoyant les données qui alimentent les géants du numérique ; de l’autre, ils sont accusés par leur propre État d’être manipulés par ces mêmes technologies. En réalité, le pays est moins exposé à une attaque algorithmique sophistiquée qu’à une crise de gouvernance, marquée par l’absence de services publics fiables, la pauvreté persistante et le chômage. Le numérique, loin d’être la cause du désordre, n’est qu’un espace de traduction de frustrations déjà enracinées. Le clivage se situe entre une économie numérique mondialisée, où Madagascar est intégré comme sous-traitant, et une politique numérique locale où l’IA est brandie comme menace pour justifier le contrôle social.
Sources :
CIPESA (2022), The Economic Impact of Internet Shutdowns in Africa ; NetBlocks (2021), Nigeria Twitter Ban Cost Estimate ;
World Bank (2023), Digital Economy Diagnostic: Republic of Madagascar; AFD (2024), Diagnostic de l’économie numérique à Madagascar.
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Nepal
L’analyse des mobilisations sociales récentes en Asie du Sud montre l’émergence d’un nouveau paradigme de contestation politique, porté par les natifs du numérique — une génération née dans un environnement algorithmique, formée dans les fractures d’un développement inégal et socialisée par les réseaux transnationaux. Cette génération, communément désignée comme Gen Z, n’a pas grandi dans la clandestinité politique ni dans la nostalgie des idéologies du XXᵉ siècle. Elle est issue d’un espace de communication fluide, hybride, translinguistique et hautement visuel. Ses moyens d’action sont autant esthétiques que logistiques : hashtags, mèmes, serveurs privés, contenus interactifs et coordination décentralisée.
L’épisode analysé ici constitue l’un des tournants majeurs de la décennie 2020 : une mobilisation massive de jeunes citoyens, catalysée par une décision gouvernementale visant à interdire l’accès à plus de vingt plateformes numériques — dont les principales messageries, plateformes vidéo et réseaux sociaux — sous prétexte de préserver l’ordre public et de lutter contre la désinformation. Cette mesure, d’apparence administrative, a produit un effet inverse à celui recherché : elle a converti la frustration latente en insurrection politique.
Les jeunes, dont le taux de chômage dépassait 19 %, ont perçu cette décision comme une tentative de les priver du seul espace où ils disposaient d’une visibilité et d’une forme de pouvoir. Selon les estimations du Centre for Social Informatics (rapport 2025), plus de 82 % des 18–30 ans utilisaient au moins deux plateformes sociales de manière quotidienne, et 60 % d’entre eux dépendaient de ces outils pour leurs activités professionnelles, éducatives ou communautaires. La coupure brutale a agi comme une privation symbolique d’existence.
Le régime en place reposait depuis plusieurs années sur une économie de la reproduction sociale et du favoritisme familial. Le népotisme, plus institutionnalisé qu’occulté, structurait l’accès aux carrières publiques, aux marchés de l’État et aux réseaux diplomatiques. Les postes ministériels, les contrats publics et les sièges parlementaires étaient distribués selon une logique de dynastie et d’allégeance. Cette configuration patrimoniale a été exposée dans un espace public désormais impossible à contrôler : les réseaux sociaux. Les jeunes ont opéré ce que l’on pourrait appeler une *transparence inversée* : ils ont retourné contre le pouvoir les outils mêmes de la surexposition dont celui-ci se servait pour se mettre en scène.
La dénonciation s’est cristallisée autour d’un mot d’ordre ironique : #NepoKids. Ce terme, importé de la culture populaire globale, a été réapproprié pour désigner la caste politique des enfants et proches d’élites, diplômés à l’étranger, omniprésents dans les médias, cumulant des fonctions symboliques et économiques sans légitimité démocratique. L’usage viral du hashtag a fonctionné comme un révélateur moral et comme une arme de désacralisation. Les plateformes d’échange et de discussion telles que Discord et Telegram ont permis une coordination horizontale, tandis que des serveurs anonymes regroupant plusieurs milliers de membres ont diffusé les itinéraires des cortèges et les instructions d’évitement des zones de répression.
Sur le plan des infrastructures, la répression s’est d’abord traduite par des blocages de réseau ciblés : selon les données de NetBlocks (septembre 2025), la bande passante nationale a été réduite de 76 % pendant plus de 48 heures, provoquant une perte économique estimée à 12,3 millions USD. Mais le rétablissement des communications par VPN et proxys décentralisés a mis en lumière la limite structurelle des régimes autoritaires à l’ère de l’architecture distribuée. Les plateformes interdites se sont reconstituées sous forme de mirrors, d’archives synchronizers ou de canaux fédérés sur le fediverse.
L’analyse rétrospective conduite par le Digital Policy Lab (2026) identifie trois mécanismes de basculement :
1. Le transfert de l’attention: la jeunesse a déplacé le débat public des institutions vers les réseaux, imposant un nouvel agenda de transparence et de justice sociale.
2. La saturation morale : la multiplication des scandales de népotisme a détruit la légitimité symbolique du régime, transformant la corruption en norme insoutenable.
3. La contagion numérique : les mobilisations se sont auto-renforcées par la circulation d’images et de récits, sans organe de direction central.
Le 9 septembre 2025, plusieurs dizaines de milliers de jeunes ont convergé vers le siège du pouvoir législatif. Les forces de sécurité ont ouvert le feu, entraînant 19 morts et plus de 400 blessés, selon le *Human Rights Monitoring Council*. La répression, loin de dissuader, a provoqué un effet de sidération morale et un retournement massif de l’opinion. L’armée a refusé d’intervenir davantage, et les cadres intermédiaires de l’administration ont cessé de relayer les ordres. Le régime a vacillé en moins d’une semaine.
Le facteur déclencheur ne résidait pas dans la simple colère sociale, mais dans une transformation cognitive : la génération montante ne percevait plus l’autorité comme un principe, mais comme une performance faillible. L’exposition médiatique des élites sur leurs propres réseaux — yachts, résidences, voyages, alliances matrimoniales stratégiques — a transformé l’arrogance en vulnérabilité publique. La surexposition des puissants a servi d’arme narrative ; le pouvoir visuel s’est retourné sur lui-même.
Les observateurs internationaux ont parlé d’un effondrement post-algorithmique : un processus où la visibilité, au lieu de légitimer, disqualifie. En termes sociotechniques, la jeunesse a utilisé les codes de la plateforme comme langage politique : viralité, remix, humour, hybridation entre art, ironie et critique sociale. Le mouvement n’a pas cherché à conquérir l’État, mais à le délégitimer dans l’espace symbolique.
La dimension économique n’est pas secondaire. Selon le South Asia Economic Forum (rapport 2025-2026), la génération des 18–35 ans représentait 44 % de la population active, mais moins de 9 % de la richesse nationale. Les emplois liés à l’économie numérique étaient concentrés dans des activités sous-valorisées : annotation de données, sous-traitance de contenus, micro-services d’intelligence artificielle. Cette économie d’externalisation a produit une contradiction : une jeunesse hautement connectée mais économiquement dépendante, travaillant pour l’écosystème mondial de l’IA tout en subissant les effets politiques de la précarité locale.
Ainsi, la crise n’a pas opposé deux idéologies, mais deux modèles d’organisation de la valeur : d’un côté, un capitalisme de rente fondé sur le népotisme et la concentration des ressources ; de l’autre, une économie immatérielle de la compétence distribuée, sans représentation politique. Les manifestations ont été le moment où cette contradiction est devenue visible.
La chute du régime n’a pas été le fruit d’un parti ou d’une idéologie alternative, mais d’une incapacité du pouvoir à absorber la mutation cognitive introduite par la génération numérique. En bloquant les plateformes, l’État a supprimé non pas seulement des outils de communication, mais l’infrastructure d’appartenance sociale de millions d’individus. En termes de théorie des systèmes, il s’est auto-isolé de la boucle de rétroaction qui lui permettait de maintenir la cohésion.
La suite du processus a montré la fragilité des structures de succession politique : dans les six semaines suivant la démission du chef du gouvernement, un exécutif provisoire a été instauré sous la pression d’une coalition civilo-militaire, avec mandat de rédiger une charte numérique nationale. Les plateformes ont été rouvertes, mais sous un régime de déclaration et de vérification des identités numériques. Ce compromis partiel a permis une transition sans restauration immédiate du pouvoir précédent.
Ce cas illustre un phénomène plus large : dans les sociétés caractérisées par la jeunesse de leur population et la faiblesse de leurs institutions redistributives, le numérique devient un substitut d’espace public. Lorsqu’il est restreint, l’effet n’est pas la pacification, mais la déstabilisation : la suppression des réseaux engendre des réseaux parallèles, plus rapides, plus invisibles, plus radicaux.