Des Malgaches de la Vallée de l’Hudson

Les réseaux marchands new-yorkais échangeaient avec les ports pirates de Madagascar et recevaient en retour des personnes asservies, avec l’or et l’argent. Le site de Philipse Manor Hall résume cela clairement : New York envoyait vivres, tissus, armes et munitions vers Madagascar, et recevait notamment enslaved people. De façon plus précise, le dossier People Not Property indique que Frederick Philipse employa l’ancien pirate Samuel Burgess pour ses voyages Madagascar–New York, et qu’après deux voyages il avait rapporté 300 esclaves à New York. Les Archives nationales britanniques confirment aussi que Burgess était employé par Philipse pour “carry goods to and procure slaves from Madagascar.”

Map from Colonists and Commuters, A History of Scarsdale by Dianna Reische.

servir “The Manor” dans servilité d’entre-trois mondes

Joanna Livingston Van Cortlandt vient d’une très grande famille coloniale. Fille de Gilbert Livingston et Cornelia Beekman, cela la place à l’intersection de trois lignages de tout premier rang à New York et dans l’Hudson Valley : Livingston, Beekman et Van Cortlandt. Elle est la propriétaire d’Elizabeth avant son acquisition par John Van Buskirk et leur départ pour le Canada.

Les grandes familles néerlandaises de la région — Van Cortlandt, Livingston, Philipse, Beekman — formaient une élite foncière, marchande et politique du bas Hudson et de New York. Elles cumulaient terres, fermages, moulins, commerce, charges publiques et alliances matrimoniales. Dans le cas des Van Cortlandt, on est face à une famille de grand propriétaires-managers : Pierre Van Cortlandt tient à la fois le rôle de propriétaire de domaine, collecteur de rentes, exploitant de moulins, développeur foncier et notable politique. D’une part, ces familles possédaient la résidence urbaine de New York ou Manhattan, d’autre part la maison du domaine dans l’Hudson Valley, ici “The Manor”.

Van Cortlandt Manor
South Riverside Avenue, Croton-on-Hudson, New York

La légende de Sleepy Hollow fonctionne comme un voile culturel pour ceux qui veulent un peu plus approfondir sur les réalités de ces premiers Malgaches en Amérique du Nord notamment dans cette enclave coloniale. Elle met en avant la brume hollandaise, les superstitions, le chevalier sans tête, l’ancienne église et le cimetière. Mais sous cette couche littéraire se trouve un monde très concret : des manors, des moulins, des maisons de maîtres, des domestiques asservis, des cultures entremêlées, et une région où les hiérarchies sociales et raciales étaient constitutives du paysage. 

The Old Dutch Church of Sleepy Hollow

Nicole Maskiell rappelle que, dans le New Netherland, des personnes noires et autochtones furent toutes deux asservies par les Européens, qu’elles purent travailler côte à côte, et que, dans certains cas, des groupes autochtones comme les Lenape ont eux aussi détenu et échangé des personnes noires avec les Hollandais. Cela ne décrit pas une harmonie interculturelle; cela décrit un espace colonial où les hiérarchies et les dépendances traversaient plusieurs populations à la fois. source

La colonie s’est développée grâce à un commerce croisé entre Hollandais et Munsee, Mahican et Mohawk, tandis qu’une population d’hommes et de femmes africains accomplissait le travail crucial d’infrastructure. Les Africains et Afro-descendants faisaient fonctionner matériellement la colonie. À Philipsburg Manor, on voit très concrètement ce que cela signifie : Caesar, le meunier asservi, faisait tourner un moulin dont la production hebdomadaire atteignait 30 000 pounds of flour, et d’autres personnes comme Dina, Massey et Sue participaient à une production de beurre à grande échelle dans la cave de la maison. 

The Philipsburg Manor Inventory

Pour la cohorte malgache documentée en Virginie, on parle d’environ 1 450 captifs arrivés entre 1719 et 1721, dont la majorité par la York River

May 18 1719; Vessel – Prince Eugene; 340 Africans; Port of Entry – York River

May 17, 1720; Vessel – Mercury; 466 Africans; Port of Entry – Rappahannock River

May 21, 1721; Vessel – Gascoigne; 133 Africans; Port of Entry – York River

June 21, 1721; Vessel – Prince Eugene; 103 Africans: Port of Entry – York River

June 26, 1721; Vessel – Snow Rebecca; 59 Africans; Port of Entry – York River

June 27, 1727; Vessel – Henrietta; 130 Africans; Port of Entry – York River

(Source: Virginia Slave-Trade Statistics 1698-1775 by Minchinton, King, and Waite)

Cela implique un processus portuaire classique de traite : descente du navire, contrôle de l’état physique, comptage, puis vente à des acheteurs coloniaux. Wendy Wilson-Fall souligne qu’une partie importante de ces Malgaches a été absorbée dans les plantations du Chesapeake, avec assez de densité locale pour former parfois de petites communautés de “shipmates” ou de compatriotes. Mais la logique dominante restait la dispersion par vente. Dans le Nord néerlandais / vallée de l’Hudson, la vie était différente sans être moins coercitive. Les personnes asservies vivaient souvent dans de plus petits groupes, au plus près de la maison des maîtres, du moulin, des granges et des ateliers.

Pour les femmes et les enfants, la trajectoire la plus probable après débarquement était souvent l’intégration à la sphère domestique ou à des tâches de service rapproché, surtout dans le Nord. Ce n’était pas une règle absolue, mais cela cadre bien avec les besoins des grandes familles néerlandaises : cuisine, linge, soins aux enfants, nettoyage, aide dans la maison, puis autres tâches selon les besoins du domaine. 

Susan, as portrayed in HHV’s short film Runaway, inspired by historical documents.

Elizabeth est dite “Free, indented when nine years of age to Mrs. Courtland” et aurait eu 24 ans en 1783. Elle serait donc née en 1759. 

Elizabeth serait donc née en Amérique du Nord car les arrivées malgaches documentées pour cette zone se concentrent surtout au début du XVIIIe siècle, particulièrement entre 1719 et 1721 historiquement un moment exceptionnel et non une continuité.

L’enfance d’Elizabeth a pu ressembler à celle d’une petite fille noire élevée dans l’ombre de la famille maîtresse d’origine hollandaise elle aussi née en Amérique. Elle aurait vu les enfants Van Cortlandt grandir dans les mêmes espaces domestiques, sans partager leur statut. Elle aurait appris très tôt les gestes de service, les rythmes de la maison, la discipline de parole et de présence, et probablement la langue du foyer, donc d’abord le néerlandais colonial de New York, puis une certaine familiarité avec l’anglais. Si sa mère portait une mémoire malgache, Elizabeth a pu en recevoir des traces — non forcément une langue entière, mais un nom d’origine, une manière de se dire, une histoire familiale condensée. Cela cadre assez bien avec le fait qu’en 1783 elle soit encore enregistrée comme liée à Madagascar.

La guerre d’Indépendance transforme brutalement la région de New York–New Jersey à partir de 1776. Le 9 juillet 1776, à White Plains, Pierre Van Cortlandt fait partie des députés new-yorkais qui approuvent l’indépendance de l’État de New York. Quelques semaines plus tard, la guerre arrive réellement dans la région : le 27 août 1776, la bataille de Long Island / Brooklyn ouvre la grande campagne de New York, puis les Britanniques s’emparent de New York City, qu’ils occupent de 1776 à 1783

La guerre fait de la région New York–Westchester–Bergen County un espace de chevauchement entre propriétés patriotes, occupation britannique, réseaux loyalistes et déplacements forcés. Les Van Cortlandt, grands propriétaires patriotes du bas Hudson, voient leurs terres prises dans la zone troublée du Westchester; les Van Buskirk, loyalistes du New Jersey, évoluent dans l’orbite militaire et administrative britannique de New York. C’est dans ce même théâtre de guerre, de réfugiés et de réaffectation des biens comme des personnes, qu’un lien de fait a pu se créer entre les deux foyers.

Dans le chaos de la guerre, Elizabeth a probablement travaillé chez les Van Buskirk comme domestique ou dépendante dans les dernières années du conflit. Avant la guerre, les Van Buskirk sont d’abord une vieille famille néerlando-américaine du Bergen County, dans le nord du New Jersey. Leur histoire locale remonte à l’époque du New Netherland : ils appartiennent à ce tissu de familles d’origine hollandaise installées depuis longtemps entre Hackensack, New Bridge, Teaneck et les zones voisines. Même des synthèses généalogiques tardives les présentent comme issus des premiers établissements néerlandais passés de New Amsterdam au New Jersey.

La rupture vient avec la militarisation rapide de la région après 1776. La prise de New York par les Britanniques après les campagnes de l’été et de l’automne 1776 transforme tout le corridor New York–nord du New Jersey. À partir de là, le foyer cesse d’être seulement un foyer domestique local. Il devient un foyer loyaliste militarisé. Abraham Van Buskirk, “Practitioner of Physic”, donc un médecin ou praticien, qui avait un revenu estimé à £200 par an prend la tête du 4th Battalion, New Jersey Volunteers, et plusieurs membres de la famille ou du réseau familial servent dans les corps provinciaux britanniques.

Black Loyalist Migration

Elizabeth Black est enregistrée à New York en 1783 dans le Book of Negroes comme une femme libre de 24 ans, “from Madagascar,” liée à Buskirk, et elle quitte la ville sur l’Aurora pour Saint John. Son arrivée la plus probable est donc Saint John, New Brunswick avec Garrett Van Buskirk, sa femme Elizabeth Potts et deux jeunes enfants ainsi que Harry Covenhoven, John Vans et Simson McGuire, autres serviteurs engagés par les autres membres de la famille Van Buskirk.

Garrett arrive à Saint John avec sa famille dans la spring fleet de 1783, reste quelques années comme réfugié au Nouveau-Brunswick, puis traverse la baie de Fundy avant 1790 pour s’installer à Aylesford, dans la vallée d’Annapolis en Nouvelle-Écosse, où lui et sa femme auront encore six enfants. 

Pour les Noirs libres ou semi-libres arrivés dans les Maritimes, la vie est dure : logement précaire, travail mal payé, aides irrégulières, et forte subordination aux réseaux blancs loyalistes. Les études sur l’établissement des Noirs en Nouvelle-Écosse décrivent précisément ce climat de difficulté matérielle et de promesses souvent non tenues. Dans le cas d’Elizabeth, une nuance importante s’impose. Les personnes sous indenture n’obtenaient pas les mêmes possibilités que les autres Loyalistes; elles ne recevaient pas aisément de terre, et leur mobilité restait limitée. 

Pinkster

Les trajectoires de femmes comme Elizabeth Black, la première femme identifiée d’ascendance malgache arrivée au Canada, se laissent retrouver par une lecture fine des archives coloniales, qui les saisissent surtout dans les moments de passage : embarquement, contrat, installation, rattachement à un foyer, mariage, baptême ou succession. Même lorsque leur présence tient à quelques lignes, ces traces ouvrent un champ de recherche riche, parce qu’elles permettent de reconstituer une vie par voisinage, par réseau familial, par lieu et par statut.

En 1783, lorsqu’Elizabeth embarque avec les Loyalistes, ce départ est un choix — ou une nécessité — orienté vers une liberté reconnue et protégée par l’administration britannique, même si elle s’inscrit dans des conditions de vie précaires. Elle abandonne ainsi un monde connu, celui des maisons et des dépendances du bas Hudson, pour entrer dans un autre, incertain, où la liberté existe juridiquement mais reste à construire matériellement.

mais vous en saurez plus avec une vraie authentique et sans aucun doute descendante d’un des cousins d’Elizabeth, mon amie Teresa V

The Devoe family were French Hugeunots who arrived in New Amsterdam in the late 1600s and who settled up and down the Hudson River before some of their descendants moved to NJ and PA, including Philadelphia. We have found documented evidence that in 1762, Captain Michael Devoe of Ulster County, NY, had taken out a runaway slave ad for his slave Prince who was of Malagasy descent.  Prince was a valuable slave as he had nautical skills that were very much needed on the Hudson River and his loss would have been keenly felt. Clearly, the Devoes had acquired Malagasy slaves in NY and the children of those slaves would have been inherited by their descendants.

Bibliographie

American Aristocracy. “Joanna Livingston.” Consulté en ligne.
https://americanaristocracy.com/people/joanna-livingston

Archives of Nova Scotia. The Book of Negroes. Consulté en ligne.
https://archives.novascotia.ca/africanns/book-of-negroes/

Bergen County Historical Society. “Loyalists in Bergen County.” Consulté en ligne.
https://www.bergencountyhistory.org/loyalists-in-bergen

Black Loyalist Directory: African Americans in Exile After the American Revolution. Consulté en ligne.
https://blackloyalist.com/cdc/documents/official/black_loyalist_directory.htm

Britannica. “The Legend of Sleepy Hollow.” Consulté en ligne.
https://www.britannica.com/topic/The-Legend-of-Sleepy-Hollow

Discover Saint John. “Black Loyalists in New Brunswick.” Consulté en ligne.
https://www.discoversaintjohn.com/black-loyalists-new-brunswick

McNY. “Professor Nicole Maskiell.” Museum of the City of New York. Consulté en ligne.
https://www.mcny.org/professor-nicole-maskiell

Minchinton, Walter E., Celia King, et Peter Waite. Virginia Slave-Trade Statistics, 1698–1775.

National Park Service. Dutch, Native American, and African Connections in the Hudson River Valley Region. Consulté en ligne.
https://npshistory.com/brochures/nha/huri/dutch-native-am-heritage.pdf

New-York Historical Society, Women & the American Story. “Early Encounters.” Consulté en ligne.
https://wams.nyhistory.org/unit/early-encounters/

Philipse Manor Hall State Historic Site. “Trade and Piracy.” Consulté en ligne.
https://www.philipsemanorhall.com/explore3/trade-and-piracy

People Not Property: Stories of Slavery in the Colonial North. “The Philipse Family and the Slave Trade.” Consulté en ligne.
https://peoplenotproperty.hudsonvalley.org/the-philipse-family-and-the-slave-trade.php

UL EAC / United Empire Loyalists’ Association of Canada. “Loyalist Trails” [notamment les notices sur Elizabeth Black, Garrett Van Buskirk et les engagés noirs]. Consulté en ligne.
https://uelac.ca/loyalist-trails/

Wilson-Fall, Wendy. Memories of Madagascar and Slavery in the Black Atlantic. Athens: Ohio University Press, 2005.
https://dokumen.pub/memories-of-madagascar-and-slavery-in-the-black-atlantic-0821445464-9780821445464.html

Sources complémentaires sur les Van Cortlandt et le monde manorial

Croton-on-Hudson Historical Society. “Van Cortlandt Manor.” Consulté en ligne.
https://www.crotononhudson-ny.gov/historical-society/pages/van-cortlandt-manor

Van Cortlandt House Museum / Van Cortlandt Park Alliance. “Enslaved Africans at the Van Cortlandt House.” Consulté en ligne.
https://vancortlandt.org/tour_enslavedafrican/van-cortlandt-house/

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