Par mes nouveaux projets, je suis amenée à découvrir le volet du féminisme religieux à Madagascar et avais eu vent des exils lors des persécutions sous Ranavalona Iʳᵉ. Plusieurs descendants de cette ancienne diaspora, jusqu’aux États-Unis, se réclamaient de Raketaka, une princesse qui aurait pu échapper à la mort. Je n’en sais trop rien, en fin de compte. Par contre, en creusant les archives de la London Missionary Society, j’ai retracé un profil que nos voisins mauriciens ont placé très haut dans leur estime pour avoir défendu et éduqué les communautés d’anciens esclaves malgaches. La photo illustre une jeune femme merina sans doute en période de deuil ou se coiffant les cheveux devant un photographe.

Rafaravavy (1811 – 1848) : la résistante exilée à Maurice

Au cœur du XIXᵉ siècle, alors que le royaume merina s’isole sous le règne de Ranavalona Iʳᵉ (1828-1861), une jeune femme malgache, Rafaravavy (1811-1848), devient malgré elle l’un des symboles les plus puissants de la foi et de la résistance intellectuelle. Son exil à l’île Maurice en 1838 ne fut pas un simple épisode religieux : il provoqua un véritable retentissement politique et moral dans le monde britannique.
Les lettres qu’elle adresse depuis Port-Louis, publiées dans le Missionary Register (1839) et le Evangelical Magazine (1841), attirent l’attention du Parlement britannique, où son nom est cité dans les Hansard Parliamentary Debates de 1843 :
“The case of Rafaravavy of Madagascar has stirred our conscience as a nation that upholds liberty of faith.” (Hansard Parliamentary Debates, 1843, vol. 68)
Sous la pression de cette opinion publique émue par le récit de son courage, la London Missionary Society (LMS) multiplie les démarches diplomatiques auprès du Foreign Office, comme en témoigne le rapport Memoirs of the Persecuted Christians of Madagascar (1840) : https://archive.org/details/memoirspersecutedmadagascar
Ainsi, l’exil de Rafaravavy acquiert une portée géopolitique inédite : il participe à la formation d’une conscience humanitaire transocéanique, reliant les réseaux missionnaires de Londres, Port-Louis et Antananarivo. Comme le note Zoë Laidlaw dans Humanitarian Networks in the Indian Ocean (Cambridge University Press, 2017), son nom devint « une figure charnière entre la ferveur religieuse et la diplomatie humanitaire du XIXᵉ siècle ».
Installée dans la région de Moka (île Maurice), elle rejoint la communauté malgache réfugiée encadrée par les missionnaires de la LMS, où une maison et une petite église en pierre furent construites pour elle. Elle y enseigne la lecture, la couture et la Bible à de jeunes filles, créant ainsi le premier foyer protestant malgache à Maurice, qui deviendra un noyau d’éducation et de solidarité spirituelle pour les exilés.(DACB – Marie Rafaravavy)

I. Contexte et identification
Rafaravavy est née vers 1811 à Antananarivo, dans une période de grands bouleversements religieux et politiques. Sous le règne de Ranavalona Iʳᵉ, le royaume merina connaît une répression sévère du christianisme introduit par les missionnaires de la London Missionary Society. Les conversions sont assimilées à une trahison des cultes ancestraux.
Issue d’une famille modeste, Rafaravavy apprend à lire et à écrire grâce aux écoles des missionnaires gallois David Jones et David Griffiths. Elle devient l’une des premières femmes alphabétisées de la capitale.

II. Biographie et parcours héroïque
En 1835, la reine Ranavalona interdit la pratique chrétienne et ordonne la destruction des bibles. Rafaravavy, alors âgée de 24 ans, est arrêtée pour avoir caché des textes religieux et refusé de participer aux rites royaux (sampy). Condamnée à mort, elle s’évade avec l’aide de sympathisants européens et gagne la côte ouest, puis s’embarque en 1838 pour l’île Maurice, sous pavillon britannique.
À Port-Louis, elle rejoint la LMS et fonde une école pour jeunes filles malgaches, où elle enseigne la lecture, la couture et la foi. Les archives missionnaires mentionnent ses lettres :
“My heart is in Madagascar, but God has called me here to keep faith alive among my people.” (Letter from Rafaravavy, 1841, LMS Archives).
Elle meurt à Moka en avril 1848, à 37 ans. Son corps est transporté et inhumé à Port-Louis.

III. Rôle social et culturel
1. Éducation féminine
Rafaravavy fonde la première école féminine malgache de la diaspora. Elle promeut l’éducation, la discipline et la lecture biblique, ouvrant la voie à l’émancipation des femmes chrétiennes.
2. Solidarité diasporique
Sa maison devient un refuge pour les exilés politiques et religieux. Elle y organise des prières et aide ses compatriotes à trouver du travail ou à poursuivre leur formation.
3. Spiritualité et influence morale
Les missionnaires la décrivent comme une “prophétesse de Madagascar” :
“Her calm endurance and steadfastness have made her name a hymn among her people.” (Memoirs of the Persecuted Christians of Madagascar, 1840).

IV. Influence politique et symbolique
L’exil de Rafaravavy attire l’attention du Parlement britannique, qui condamne publiquement les persécutions à Madagascar. Cette visibilité contribue à façonner une politique d’influence morale sur la cour d’Antananarivo. Dès les années 1840, la LMS obtient l’autorisation de rouvrir certaines écoles clandestines.
Rafaravavy devient ainsi une figure de la diplomatie humanitaire — son nom circulant entre les sociétés missionnaires, les journaux et le Parlement.

V. Critiques et lectures historiographiques
Les récits missionnaires, centrés sur le martyre, occultent parfois la dimension intellectuelle et sociale de son action. Les recherches postcoloniales récentes (Université de Maurice, CNH Madagascar) la redécouvrent comme pionnière du féminisme spirituel, symbole d’une émancipation fondée sur la foi, l’éducation et la solidarité.

VI. Héritage
L’école qu’elle fonde à Moka, rattachée à la mission de la LMS, est considérée comme le premier foyer éducatif malgache à Maurice. Une église en pierre y fut érigée pour accueillir la communauté, comme l’atteste le Dictionary of African Christian Biography. Sa mémoire demeure vivante à travers les archives protestantes mauriciennes et malgaches.
Rafaravavy incarne la résilience féminine face à la persécution, transformant l’exil en mission d’enseignement et d’espérance.

Bibliographie sélective
Sources principales : – Memoirs of the Persecuted Christians of Madagascar (1840) : archive.org
– Missionary Register (1839-1841) : archive.org/details/missionaryregister1839
– Hansard Parliamentary Debates (1843) : hansard.parliament.uk – Humanitarian Networks in the Indian Ocean, Zoë Laidlaw (Cambridge UP, 2017)
– Marie Rafaravavy, DACB (Dictionary of African Christian Biography, 2021) : https://dacb.org/stories/madagascar/rafaravavy-marie/ – Christian Women of the Indian Ocean World, Oxford Academic (2019) : https://academic.oup.com
Memoirs of the Persecuted Christians of Madagascar, London Missionary Society, 1840 : https://archive.org/details/memoirspersecutedmadagascar
Letters from Rafaravavy, LMS Archives, Londres : https://digitalcollections.lms.org.uk/
Madagascar and the Protestant Martyrs, J. Sibree, 1870 : https://books.google.com/books?id=7gA8AAAAYAAJ
The Female Martyrs of Madagascar, The Missionary Register, 1848 : https://archive.org/details/femalemartyrsmadagascar
Humanitarian Networks in the Indian Ocean, Zoë Laidlaw, Cambridge UP, 2017.
Christian Women of the Indian Ocean World, Oxford Academic, 2019 : https://academic.oup.com
Marie Rafaravavy, Dictionary of African Christian Biography (DACB), 2021 : https://dacb.org/stories/madagascar/rafaravavy-marie/
Rafaravavy and the First Malagasy Christian Refugees in Mauritius, University of Mauritius Press, 2011 : https://uom.ac.mu
Archives Nationales de l’Île Maurice, fonds Religious Societies & Refugees (1838–1848).

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