Avant la pénétration coloniale et missionnaire, l’architecture au Burundi relevait de traditions vernaculaires étroitement liées aux modes de vie agro-pastoraux et à l’organisation sociopolitique monarchique. Le style le plus emblématique était celui de la hutte royale en chaume, désignée localement par le terme rugo. Cet espace résidentiel circulaire, construit en matériaux végétaux, constituait le centre de la vie communautaire et symbolisait l’autorité du chef de colline ou du souverain. Les huttes royales, particulièrement visibles sur le site de Gishora à proximité de Gitega, étaient réalisées à partir d’armatures de bois courbé recouvertes d’un tressage serré de bambou et de roseaux, puis enduites d’argile. La forme circulaire traduisait une conception cosmologique de l’espace, où l’habitat devait être en continuité avec le cycle de la nature. Ces techniques d’assemblage et de tressage, qui demandaient un savoir-faire artisanal spécifique, étaient transmises de génération en génération et impliquaient une forte participation communautaire.
À côté de ces constructions royales et aristocratiques, l’habitat paysan reprenait les mêmes logiques de circularité mais à plus petite échelle. Les toitures étaient constituées de chaume d’herbes hautes (imiyenzi), soigneusement ligaturées pour garantir l’étanchéité. L’épaisseur des parois végétales assurait une isolation thermique et acoustique remarquable, adaptée à la fois aux saisons pluvieuses et à la sécheresse. Les sols étaient battus à l’argile, renforçant le lien entre architecture et terre nourricière. L’implantation des ensembles domestiques se faisait généralement sur les hauteurs, pour protéger l’habitat des inondations et contrôler l’espace environnant. La répartition spatiale interne des cases dans un rugo matérialisait également la hiérarchie sociale et les rapports familiaux.
Certains sites archéologiques et patrimoniaux attestent encore de ces traditions précoloniales. Le sanctuaire de Gishora, mais aussi les sites royaux de Nkiko-Mugamba ou de Mugera, permettent de comprendre l’organisation architecturale des cours royales et des espaces cérémoniels. On y retrouve des enclos circulaires délimités par des palissades de bois, des cases rituelles et des espaces destinés à l’élevage royal de vaches longues cornes, animal sacré dans la culture burundaise. L’architecture de ces sites ne peut être dissociée de sa dimension symbolique : les huttes étaient plus que des abris, elles étaient des instruments de légitimation politique et des marqueurs identitaires.
La méthode constructive traditionnelle reposait sur une économie de matériaux entièrement locaux et renouvelables. Les bois souples utilisés pour les armatures provenaient des essences de forêts de collines, tandis que les tiges de bambou et les herbes longues étaient récoltées dans les marais et prairies. Cette logique de construction écologique avant la lettre s’inscrivait dans une gestion cyclique des ressources naturelles, avec une capacité de remplacement rapide après chaque récolte. L’esthétique de ces formes, où la circularité et la verticalité dominaient, renvoie à une conception organique de l’habitat, très différente de l’architecture rectiligne introduite plus tard par les Européens.
L’introduction de la brique cuite est liée aux missions chrétiennes de la fin du XIXᵉ siècle. Les Pères Blancs (Missionnaires d’Afrique), conduits par Mgr François Gerboin, ouvrent la mission de Muyaga en 1898, puis Mugera (1899), Buhonga (1902) et d’autres stations (Kanyinya, Rugari, Buhoro). Du côté protestant, les Anglicans développent les stations de Matana, Buhiga et Buye, chacune dotée d’une église, d’une école et d’un hôpital. Plus tard, en 1935, des pentecôtistes suédois introduisent les missions de Kayogoro/Kiremba, bientôt suivies par Gishiha (1936) et Mugara (1940). Ces missionnaires systématisent l’usage de la brique cuite pour les églises et infrastructures. Cette mutation technique représente un basculement majeur : l’espace circulaire et végétal du rugo cède progressivement la place à des constructions rectilignes en matériaux minéraux. La symbolique cosmologique, incarnée par la circularité et le chaume, se trouve supplantée par une esthétique de la ligne droite, de la pierre et du feu.
mais comment c’est ça marche ces briques tellement tellement fines ?!?
Sous le mandat belge, la brique locale est à la fois promue et dévalorisée. Dans les programmes officiels, elle reste cantonnée aux constructions de « second ordre », tandis que béton et pierre symbolisent la « modernité ». Pourtant, dans les campagnes, elle demeure le matériau central, produit artisanalement par communautés et familles. Les briques artisanales burundaises suivent plusieurs formats documentés : 19 × 9 × 5 cm et 23 × 11 × 6,5 cm (Briqueterie de Kamenge, Bujumbura, années 1980). Les cahiers des charges publics fixent aussi des modules de 20 × 10 × 5 cm (tolérances +4 mm en longueur, +2 mm en largeur/épaisseur), tandis que la variabilité artisanale s’étend de 220 à 295 mm de longueur. La cuisson repose quasi exclusivement sur le bois-énergie, principalement l’eucalyptus, ressource plantée massivement dans les provinces comme Gitega. Cette dépendance a accentué la déforestation et justifié des réformes. Des fours améliorés ou de type Hoffmann ont été introduits dans les années 1970–1980, mais restent marginaux.
Après 1962, les coopératives locales relancent la production. La brique devient symbole de reconstruction, mais reste fragile : absence de mécanisation, cuisson consommatrice de bois et normes de qualité inégales. En 2018, l’Office Burundais des Mines et Carrières (OBM) suspend plusieurs coopératives de briqueterie pour absence de permis et non-respect des études d’impact environnemental. Conséquences : chômage massif, hausse du prix unitaire (20 → 35 BIF), ralentissement du secteur. Cet épisode révèle la tension entre environnement, économie et urbanisation. Pour uniformiser les pratiques, le Bureau Burundais de Normalisation (BBN) s’aligne sur les East African Standards (EAS), en particulier l’EAS 54:1999 sur les briques cuites, l’EAS 94:2002 sur les blocs de terre cuite et l’EAS 71:2000 sur les tuiles, auxquels s’ajoutent les normes cimentières (EAS 18-1 et EAS 148-1).
“Nous avons refusé le choix du tout importé tel qu’il est d’usage au Burundi et fait le choix d’utiliser une technique à base de terre afin de disposer d’un matériau réalisé sur place. Nous avons fait en sorte de minimiser les besoins du bâtiment afin que son exploitation ne soit pas compromise par une coupure intempestive du courant. La ventilation, l’éclairage et l’acoustique sont assurés avec des résultats optimaux de façon passive. Chaque étage dispose d’un petit onduleur qui gère les fonctions jugées prioritaires et nous n’avons pas installé de technologies complexes et coûteuses».
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Face aux contraintes environnementales, des innovations concrètes émergent au Burundi, comme en témoignent les efforts promus par ENABEL et l’organisation suisse SKAT à travers le programme PROECCO (Promotion de l’Emploi et du Revenu Non-Agricole par la Construction Écologique). Ce programme a popularisé les briques modernes perforées et écologiques, standardisées et produites localement avec des combustibles issus de déchets végétaux. Ces briques réduisent la consommation énergétique de 70 à 80 % par rapport aux procédés traditionnels, tout en valorisant l’argile abondante du pays .
Plusieurs projets emblématiques illustrent l’usage innovant des briques écologiques. La bibliothèque de Muyinga, conçue par BC Architects & Studies, utilise des blocs de terre comprimée fabriqués localement avec une démarche participative marquée. Parallèlement, des architectes locaux, via des chantiers‑écoles, développent des compétences autour de ces briques perforées dans le cadre de l’architecture durable.
Ces initiatives témoignent de l’essor d’une filière locale, ancrée à la fois dans des enjeux environnementaux, sociaux et culturels, permettant au matériau longtemps dévalorisé de retrouver une place centrale dans la construction burundaise contemporaine.
Avec la montée de Gitega comme capitale, la brique reste un pilier du bâti, même si de nombreux chantiers s’arrêtent avant finition. Ce matériau incarne un compromis entre accessibilité, tradition et modernité. En réinsérant la mémoire des formes circulaires et végétales précoloniales dans le récit de la brique rectiligne et cuite, on comprend mieux comment l’architecture burundaise reflète une tension durable entre héritage symbolique et rationalité technique, entre cosmologie enracinée et normes importées.



Bibliographie sélective
Nsabimana, M. (1993). Les bas-fonds du Burundi : exploitation de l’argile et production de briques et tuiles. ORSTOM. Persée
Fivez, R. (2024). Resisting Material Binaries: Postcolonial Architecture in Burundi. CRAUP. OpenEdition
Iwacu Burundi (2018). Des fabricants de briques sur le carreau. Iwacu
PNUD Burundi (2021). Construire autrement : promotion des briques écologiques. Vidéo
Petit Futé (2023). Arts et culture au Burundi. Petit Futé
Wikipédia. Brique de terre comprimée (BTC). Wikipedia
Suds (2024). Urbanisation et inégalités à Gitega. Cairn
Archidiocèse de Bujumbura (2023). Quand l’Église Catholique au Burundi célébrait à Mugera… Archidiocèse
Burundi-Forum (2025). Chronologie des missions catholiques (Muyaga, Mugera, etc.). Burundi-Forum
Anglican Church of Burundi. History of the Church. Anglican Burundi
Yaga Burundi (2019). Sur les traces des débuts de la christianisation du Burundi. Yaga
Briqueterie de Kamenge (1980s). Rapport technique IRD. [IRD Archives]
VertigO (2013). Le bois-énergie en Afrique de l’Est. VertigO
UNIDO (1981). Projet de four Hoffmann au Burundi. [UNIDO Archives]
Bureau Burundais de Normalisation. Catalogue des normes nationales & EAS. BBN
BC Architects & Studies (2015). Bibliothèque de Muyinga. BC Architects
Louise Braverman (2018). Village Health Works Staff Housing. Louise Braverman Studio
Chroniques d’Architecture (2022). La Cour suprême du Burundi. Chroniques d’Architecture