La mobilisation de la Gen Z en 2025 a révélé l’ampleur d’un mal-logement longtemps banalisé à Madagascar, particulièrement visible dans les cités universitaires. Je m’interroge sur cette réalité à travers les dynamiques urbaines et héritages qui structurent la crise du logement ; l’université comme miroir de ces inégalités, de l’Université d’Antananarivo au création des campus régionales des années 1980 ; et les mécanismes d’attribution et de solvabilité et de qui conditionnent l’accès aux résidences étudiantes.

Le mal-logement étudiant n’est pas un phénomène isolé, mais la manifestation condensée d’un système urbain inégalitaire où le logement digne demeure l’exception plutôt que la norme.

PARTIE I — RÉALITÉS URBAINES ET HÉRITAGES HISTORIQUES

Pendant des décennies, les diagnostics urbains officiels ont décrit l’insalubrité croissante de l’habitat précaire et les tensions foncières dans les grandes villes, sans que ces analyses ne soient converties en politiques publiques structurantes. Nous n’avons pas non plus identifiés de programmes inclusifs et durables. En Septembre 2025, les jeunes ont articulé leurs revendications à partir de leur vécu —insalubrité chronique allant jusqu’au déclassement social — réinscrivant ainsi le logement dans un horizon de droit à la ville.

À Antananarivo, où la population dépassait déjà trois millions d’habitants en 2020, l’urbanisation rapide exerce une pression extrême sur des infrastructures calibrées pour une ville trois fois plus petite. La multiplication des quartiers informels révèle le déficit structurel d’investissement public accumulé sur des décennies. Les données disponibles indiquent qu’en 2022, seulement 15 % des ménages informels disposaient de toilettes fonctionnelles et 30 % d’un accès direct à l’eau potable. Pour le reste, l’eau provient de bornes associatives de quartier. Selon une petite enquête menée dans plusieurs fokontany d’Antananarivo, le baril de 20 litres pouvait coûter jusqu’à 500 ariary, transférant la charge du service public sur les ménages les plus précaires.

Les héritages de la ville indigène précoloniale, puis de l’urbanisme colonial de ségrégation, ont laissé une empreinte spatiale durable tels les zonages hiérarchisés à travers des infrastructures inégalement réparties tout en délaissant les périphéries. La fragmentation actuelle de la capitale est l’effet cumulé de ces héritages et des défaillances contemporaines de gouvernance. On ne peut pas s’empêcher de mentionner Akamasoa fondée en 1989 par le Père Pedro, pour montrer qu’un autre modèle est possible. Cette communauté a permis la construction de plus de 4 000 logements ainsi que l’accueil ponctuel de plusieurs milliers d’enfants à la scolarisation chaque année. Mais ces réussites demeurent isolées, et ne compensent pas l’absence d’une politique nationale cohérente.

Dans ce contexte, la Gen Z a révélé une crise matérielle et structurelle. Lorsqu’on abordera la question du logemet il sera question de justice urbaine. Son soulèvement a converti un fait urbain longtemps toléré en un problème politique majeur.

PARTIE II — L’UNIVERSITÉ COMME MIROIR DE LA CRISE : D’ANKATSO AUX VILLES PARALLÈLES DES CAMPUS DES ANNÉES 1980

L’université malgache reflète à sa manière les inégalités sociales et spatiales du pays. La question du logement étudiant en est l’un des symptômes les plus visibles. Son histoire architecturale, de la cité moderniste d’Ankatso aux campus des années 1980, révèle les ambitions successives de l’État, mais aussi les limites récurrentes de ses moyens.

La cité universitaire d’Antananarivo conçue par l’architecte de la CIAM Roland Simounet entre 1962 et 1972, demeure la réalisation la plus aboutie. Ses plans et dessins, conservés dans le fonds Simounet (FranceArchives, dossier F025d3e7c928e1ab4ee23ba935f173f7bbad93fd), montrent un ensemble destiné à accueillir 1 500 étudiants, avec chambres construites par tranches annuelles, salles de lecture, restaurants, foyers et douches chaudes communes. Simounet y développe ce qu’il appelle un « village qui s’étage sur la pente » mimiquant les implantations urbaine de l’Imerin. Ce dispositif minimise ainsi les terrassements tout en intégrant patios, coursives, rampes et jardins intérieurs. En ce qui concerne les matériaux — briques roses locales, béton brut, palissandre, bambou — et les dispositifs climatiques (loggias, terrasses plantées, ventilation croisée) l’intégration de ces principe témoigne d’une adaptation fine au contexte. Le projet, destiné à s’inscrire dans un master plan pour 10 000 étudiants, mobilisait également Jean Le Couteur, Paul Herbé, Denis Sloan, Auguste Arsac et Solo Razakamanantsoa (Éditions Anthony Krafft, Résidence universitaire de Tananarive, 1962–1972). Ankatso incarne l’un des rares moments où l’État malgache a cherché à penser le logement étudiant comme un projet architectural et social intégré.

Dans les années 1980, la massification étudiante conduit à la création de trois grands campus nationaux : Vontovorona, Barikadimy et Antsiranana. À Vontovorona, au sud-ouest de la capitale, l’État implante un ensemble destiné aux écoles d’ingénieurs, structuré autour d’ateliers techniques, de laboratoires et de cités universitaires répartis dans de vastes terrains anticipant des extensions futures. Les architectes ici sont des jeunes gradués rappelés au pays dont Martial Rajaonarivelo rentré « avec sa valise » et son expertise acquise à l’Ecole d’Architecture de Toulouse . À Barikadimy, à Toamasina, l’université évolue autour d’un axe central reliant amphithéâtres, bibliothèques et facultés, répondant aux besoins d’une ville portuaire en mutation. À Antsiranana, les bâtiments s’expose en balcon sur la baie, sur le site du Lazaret, combinant cités et équipements pédagogiques dans une composition aérée.

Le campus d’Antsiranana illustre les formes extrêmes du mal-logement universitaire. Le témoignage de « Mialy S’en fout » dans l’article « (Sur)vivre au camp(us) » (2021) décrit des dortoirs accueillant près d’une centaine d’étudiants, éclairés à la bougie, sans eau courante, avec des cuisines improvisées et des douches en tôles. Beaucoup doivent travailler pour survivre au-delà du dixième jour du mois. Ce contraste entre mission académique et indignité matérielle est l’un des marqueurs les plus frappants des inégalités du système éducatif malgache.

A travers les régimes, ces campus deviennent de véritables villes parallèles. Les cités universitaires sont surpeuplées. Elles abritent des services informels — restauration, blanchisserie, portage d’eau, photocopie — se substituant aux infrastructures absentes. On y identifie des solidarités régionales ou disciplinaires qui s’organisent pour compenser les carences matérielles. Mais ces espaces produisent aussi des tensions. Les conflits pour l’eau se multiplies sans parler de la rareté de l’électricité. Dans des cas extrêmes on voit des violences liées à la promiscuité et des rivalités entre facultés. Tous ces facteurs menant à causer des pressions psychologiques déjà alourdies par des retards de paiement de la bourse. Ces sites fonctionnent selon leurs propres règles, révélant autant la résilience de la jeunesse que l’incapacité structurelle de l’État à garantir des conditions dignes d’étude et de vie.

PARTIE III — HABITER L’UNIVERSITE : ENTRE DIGNITE ET EXCLUSION

Le manque de ressources stimule paradoxalement une certaine innovation constructive. L’usage du préfabriqué permet de produire rapidement des ateliers et des amphithéâtres, dont certains volumes impressionnants, aux charpentes élancées, sont surnommés des « cathédrales ». Cette monumentalité inattendue dans un contexte de pénurie témoigne de la capacité d’invention des concepteurs. Toutefois, la crise économique et la réduction des financements publics entraînent un sous-entretien chronique. Ces campus vieillissent prématurément, incapables d’absorber la croissance étudiante des décennies suivantes. Le site de Vontovorona accueille aussi dans les années 1980 les expérimentations réussies mais non propagées de la brique de terre crue.

Les dérives observées dans les cités universitaires ne relèvent pas uniquement d’un manque d’infrastructures : elles reflètent des logiques d’attribution marquées par le communatarisme et le clientélisme. À Barikadimy, plusieurs articles de Midi Madagasikara publiés entre 2018 et 2023 signalent que des responsables attribuent préférentiellement des chambres à des étudiants originaires de leur région, constituant des blocs homogènes qui fragmentent l’espace universitaire et minent l’esprit républicain d’égalité. Ces pratiques sont dénoncées par des étudiants eux-mêmes, qui évoquent des « zones réservées » selon l’origine territoriale.

La question essentielle reste : des logements, mais pour qui ? Dans un système où la solvabilité, censée protéger les plus vulnérables, se retourne contre eux, l’accès aux cités dépend moins des critères sociaux que des réseaux ou des ressources financières. On irait même jusqu’à se dire qu’elle tiendrait de la capacité à supporter des conditions dégradées. Les étudiants les plus précaires et les jeunes femmes isolées ainsi que les étudiants venus de régions éloignées sont les premiers exclus. Les professeurs eux-mêmes, souvent logés dans des bâtiments dégradés ou sans logement de fonction, vivent une forme de précarité résidentielle qui compromet leur stabilité professionnelle.

Les cités universitaires n’ont rien d’un phénomène isolé : elles constituent un miroir condensé du paysage résidentiel malgache, où l’accès au logement dépend largement du capital social et de la capacité à naviguer dans des systèmes informels. Ce qui devrait être un lieu protégé, garantissant les conditions minimales d’étude et d’enseignement, reflète finalement les fractures d’un système urbain où la dignité est toujours partielle, négociée, ou compromise.

Un ohabolana malagasy dit :

“Ny trano no fonenana, fa ny fianakaviana no itokisana.”

La maison n’est qu’un abri, mais c’est la communauté qui donne sa valeur.

Aujourd’hui pourtant, même cet abri manque et se dégrade comme le tissu social. Ainsi communauté — qu’elle soit universitaire, urbaine ou nationale — peine à offrir les conditions d’existence dignes auxquelles chacun devrait pouvoir prétendre.

Reposer la question du logement étudiant, c’est donc interroger bien plus qu’une infrastructure ; c’est se demander quel horizon collectif nous reconnaissons à notre jeunesse, et quelles conditions nous sommes prêts à garantir pour qu’elle étudie, vive et s’élève dans la dignité.

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