Mahamasina est un véritable palimpseste urbain et politique. Ce lieu, dont le nom renvoie au sacré (mahamasina : rendre saint, consacrer), a vu se superposer les usages militaires, coloniaux, civiques et populaires depuis le XIXᵉ siècle. Il servait de terrain de manœuvres pour l’armée royale, instrument de centralisation et de modernisation du pouvoir sous Ranavalona III (fin du XIXᵉ siècle). Il continua à accueillir des mouvements militaires et des démonstrations de force, confirmant son statut de cœur symbolique du pouvoir.

Avec la colonisation française (1896), Mahamasina changea de fonction sans perdre son rôle symbolique : il fut intégré aux rituels militaires et administratifs de l’ordre colonial, puis doté d’un stade, espace moderne destiné à canaliser les foules autant qu’à les rassembler.

Après l’indépendance de 1960, Mahamasina devint à la fois stade national et esplanade civique, espace d’expression populaire et de pouvoir d’État. Les grandes crises politiques du pays y trouvent leur théâtre :
– en 1972, les marches étudiantes et ouvrières y convergent avant la chute de Tsiranana ;
en 1991, c’est l’étape décisive avant la marche sur Iavoloha contre Ratsiraka ;
– en 2002, le site est de nouveau un foyer de mobilisation pendant la crise électorale ;
– en 2009, les foules pro-Rajoelina s’y rassemblent, confirmant Mahamasina comme « kianja » par excellence.

La comparaison avec le Champ de Mars à Paris est éclairante. Conçu comme champ de manœuvres militaires, il devint espace révolutionnaire (Fête de la Fédération en 1790, massacre de 1791), puis lieu de rassemblements civiques. Sa proximité avec les Invalides et les hôpitaux militaires souligne ce lien entre la puissance militaire, la mémoire nationale et le soin des corps.

Mahamasina partage cette logique. Situé non loin de Befelatanana, hôpital historique d’Antananarivo, il s’inscrit dans une centralité urbaine où s’articulent force, vulnérabilité et mémoire. C’est à la fois le lieu de la parade officielle et celui de la contestation, un espace où les cris de la foule se mêlent aux échos des cérémonies.

À cette trajectoire s’ajoute l’épisode contemporain du Kianja Barea : un projet ambitieux de rénovation motivé en partie par les drames liés aux mouvements de foule. Malgré les travaux, le stade n’a jamais été validé aux standards internationaux (CAF). Le coût de rénovation a été estimé à 77 millions USD — un montant colossale pour l’État malgache, assumé entièrement par lui-même. Mais encore en 2025, il reste des paiements à effectuer : plus de 6 millions USD environ (soit ~22 milliards d’ariary) restent dus pour achever les mises aux normes. Des bousculades meurtrières avaient eu lieu, dont notamment celle du 26 juin 2019, quand une plus fatale a causé au moins 16 morts. Puis, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux des îles en 2023, une autre bousculade fit 13 morts (dont 7 mineurs) et environ une centaine de blessé. Drames qui n’ont pas empêché la cérémonie de continuer alors que le stade est devenu tristement un des plus meurtriers d’Afrique.

Ainsi, de symbole d’unité nationale et d’agrégation populaire, le stade est devenu un fardeau financier, dont l’ardoise pèsera sur plusieurs générations que moultes célébrations néoévangéliques ne pourront rembourser.

Comme le rappelle Solofo Randrianja (Sociétés et politiques à Madagascar, 2001), l’espace public malgache est marqué par cette ambivalence : lieu de mise en scène du pouvoir, mais aussi de sa contestation. Mahamasina, palimpseste vivant, incarne cette tension depuis deux siècles : des camps royaux aux parades coloniales, des fêtes nationales aux mobilisations populaires, il reste un symbole de la souveraineté toujours disputée entre l’État et le peuple.

Pour moi, Mahamasina en 2025 représentera le retour aux sources. 8 mois maintenant que je suis “rentrée chez moi” et je me découvre à vivre au quotidien la tragédie des luttes de la rue. Ces enfants à peine majeurs qui se faufilent entre les tôles du chantier de la maison familiale (constamment en rénovation). Que ou qui fuient-ils exactement ? Ce grand cagoulé armé qui vise son tir à gas à lacrymo sur ma fenêtre, hier et aujourd’hui sur la Maternité…

Bibliographie
Randrianja, Solofo. Sociétés et politiques à Madagascar : de 1947 à 1991. Karthala, 2001.
Randrianja, Solofo & Ellis, Stephen. Madagascar: A Short History. Hurst & Co., 2009.
Marcus, Richard & Faranirina, Ratsimbaharison. Political Change in Madagascar: Populist Democracy or Neopatrimonialism by Another Name? Routledge, 2016.
Deschamps, Hubert. Histoire de Madagascar. Berger-Levrault, 1972.
Larson, Pier M. History and Memory in the Age of Enslavement: Becoming Merina in Highland Madagascar, 1770–1822. Heinemann, 2000.
Lexpress.mg. « Stade : 77 millions USD pour rénover Mahamasina. » 4 janvier 2020.
2424.mg. « Infrastructure : L’État affirme ne pas vouloir payer plus qu’il ne doit à la compagnie chinoise en charge du stade Barea. » août 2025.
Le Monde. « Madagascar : une bousculade dans un stade fait au moins douze morts. » 25 août 2023.
Wikipedia contributors. Kianja Barea. fr.wikipedia.org, consulté en 2025

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