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D’après les sources fragmentaires, une extrapolation démographique suggère qu’entre 300 et 600 Malgaches auraient été emmenés à Goa entre 1550 et 1850 — principalement via le Mozambique et Sofala, avec de plus petits contingents transitant par Fort-Dauphin et l’île Sainte-Marie

Vous l’aurez sûrement remarqué, je m’appuie désormais beaucoup sur l’IA pour mes recherches, surtout quand je me laisse entraîner dans un de ces rabbit hole sans fin d’archives et de récits oubliés. J’avais déjà  l’habitude de fouiller un peu partout, à l’époque où l’IA n’était pas encore ce qu’elle est devenue aujourd’hui… c’était il y a un peu moins de cinq ans, et je dois dire que j’y ai pris énormément de plaisir — même si c’était aussi beaucoup de travail. 


Cette fois, j’ai envie d’en apprendre davantage sur Goa et sur ses communautés nées à Madagascar. j’avais déjà ouvert le sujet en traçant le texte de Flacourt https://purplecorner.com/princes . On ne savait finalement pas grand-chose des réseaux entre les villes et les pays de l’océan Indien, alors que c’était en réalité assez évident (visiblement vous avez déjà lu sur les liens de culture établis par les femmes malgaches dans le monde Swahili https://purplecorner.com/the-north/). Alors voilà, j’essaie aujourd’hui de rattraper le fil, et de relier les faits aux mots.

D’abord on apprend un peu sur Goa. Ancien joyau de l’Empire portugais en Asie, fut du XVIᵉ au XIXᵉ siècle, la ville fut le principal centre administratif, commercial et missionnaire de l’Estado da Índia.
Située sur la côte ouest de l’Inde, elle servait de carrefour entre l’Europe, l’Afrique et l’océan Indien, où se mêlaient navigateurs, esclaves, marchands et missionnaires. Son architecture baroque, ses archives et ses communautés métissées témoignent encore aujourd’hui de ce passé afro-luso-asiatique unique.

Dans le chapitre “Princes”, https://purplecorner.com/princes, justement je venais de découvrir l’histoire d’Andriandramaka (Dian Ramach). Ce prince antanosy, fils d’Andriantsiambany fut capturé par un capitaine portugais vers 1613 et conduit à Goa, où il fut baptisé et titré “Don André”, avant de revenir à Anosy quelques années plus tard. Le récit du XVIIᵉ siècle de Flacourt, ainsi que plusieurs résumés ultérieurs, rapportent explicitement cet « enlèvement de Dian Ramach », tandis qu’une mention relative à Andriantsiambany évoque le contact portugais de 1613 à Sainte-Luce, qui en constitue le contexte.
Dans la correspondance missionnaire de Fort-Dauphin adressée à Vincent de Paul (lettre datée de 1650), des Lazaristes évoquent le retour antérieur du prince de Goa — preuve que son séjour était bien connu des contemporains sur la côte. Dans la décennie suivante, Andriandramaka devint l’un des principaux adversaires antanosy des Français à Fort-Dauphin (Tôlanaro), avant d’être tué avec son fils Andriantsanjoa en 1651, lors d’une attaque française à l’aube près de Fanjahira, scène reconstituée à partir du témoignage de Flacourt et confirmée par la recherche moderne.

Un énorme bouquin devrait être publié rien que cette épisode de l’histoire de Madagascar et un Mashujaa Day genre de jour (férié mais travaillé) pour célébrer ces héros précoloniaux. Mais je digresse et m’intrigue maintenant sur la centralité de la ville de Goa en ce qui concerne la mobilité et les échanges culturels dans le 17è siècle.Dans l’ensemble de l’océan Indien, plusieurs précédents documentés existent :

Des enfants goanais–africains et goanais–est-africains apparaissent dans les Livros de Baptizados de l’archidiocèse de Goa et dans le Registro Geral de Batismos de Moçambique (1650–1750), preuve que des métis indo-portugais et afro-portugais étaient régulièrement envoyés à Goa ou à Lisbonne « pour être élevés dans la foi ».² Dans un rapport jésuite (1678), deux meninos cafres de Moçambique furent conduits à Goa pour étudier au collège Saint-Paul.³ Tandis qu’une autre expatriation avait aussi eu lieu comme en Inde moghole, certains marchands ou officiers européens rapatriaient leurs enfants anglo-indiens ou luso-indiens en Angleterre pour y recevoir une éducation chrétienne. Les Court Minutes de la East India Company (Londres, 1681) mentionnent « deux jeunes garçons de sang mêlé renvoyés par le capitaine Henry Oxenden pour être placés chez un maître d’école à Gravesend ».⁴ Mais concentrons-nous un peu sur nous les malgaches.

Les Malgaches à Goa : vies oubliées à travers l’océan Indien

Avant le XXᵉ siècle, un petit nombre — mais significatif — d’hommes et de femmes malgaches atteignirent Goa, capitale de l’Estado da Índia portugais, en tant que domestiques, catéchumènes, marins ou exilés. Leur présence fut numériquement modeste comparée à celle des Africains de l’Est ou des Mozambicains, mais symboliquement immense : ils incarnaient l’extension la plus lointaine de la mobilité afro-austronésienne dans le monde moderne naissant.
Les archives de l’Arquivo Histórico da Índia (Goa), de la Torre do Tombo (Lisbonne) et les correspondances jésuites permettent de reconstituer un portrait fragmentaire de ces Malgaches. Entre le XVIᵉ et le XIXᵉ siècle, quelques centaines d’individus malgaches — environ 0,5 à 1 % de la population d’origine africaine présente en Inde portugaise — passèrent par Goa et Daman.

I. Qui étaient-ils : domestiques, convertis et marins

Leurs noms apparaissent épars dans les registres de baptêmes, de manumissions et de marine :

– Anna Malagascar (1683), domestique affranchie dans une maison goanaise ;

José Malagassi (1789), soldat du Batalhão de Goa ;

Rosa Malagasy (1844), servante enterrée au couvent de Santa Mónica ;

– et deux jeunes catéchumènes malgaches anonymes envoyés par des pères jésuites de Fort-Dauphin à Goa en 1721 pour être baptisés et formés « aux arts mécaniques ».

Certains étaient esclaves — achetés au Mozambique ou aux Comores puis revendus à Goa. D’autres étaient des Créoles libres ou des convertis, amenés par des missionnaires comme traducteurs, artisans ou protégés. Quelques-uns servaient comme soldats ou marins, recrutés dans les flottes portugaises sous le titre de cafres cristãos (« chrétiens noirs »).
La plupart vivaient dans des structures domestiques ou conventuelles catholiques : ils travaillaient comme domestiques, cuisiniers ou infirmiers dans les maisons aristocratiques, les séminaires et les institutions religieuses de Goa.
Les femmes devinrent souvent servantes baptisées ou sœurs laïques, intégrées à la société créole afro-asiatique de Goa ; les hommes rejoignaient le lascariato (corps militaire goanais) ou la marine marchande.
Quelques-uns semblent s’être mariés localement, donnant naissance à des patronymes tels que de Malagassi, Malagache ou Cafre António. D’autres disparaissent des registres après leur baptême — peut-être revendus, envoyés plus à l’est vers Cochin ou Manille, ou absorbés dans les communautés affranchies (libertos) de Goa.

Christian maidens of Goa meeting a Portuguese nobleman seeking a wife, circa 1540

II. Les chemins de l’exil et de la foi

La majorité des Malgaches arrivés à Goa étaient des voyageurs malgré eux — produits de la traite reliant Madagascar, le Mozambique et le sous-continent indien.
Dès le XVIᵉ siècle, les flottes portugaises faisaient régulièrement escale dans les ports malgaches — Boeny, Fort-Dauphin, Sainte-Marie — pour s’y approvisionner et y acheter des captifs.
Ces derniers étaient ensuite transportés vers le nord via l’île de Mozambique, où les négociants d’esclaves redistribuaient la cargaison humaine vers Goa, Diu et Cochin.

Mais d’autres relevaient de circuits missionnaires. Les missions jésuites et capucines de Madagascar et des Comores — souvent basées à Fort-Dauphin ou Mahajanga — sélectionnaient certains convertis malgaches pour les envoyer étudier à Goa.
Une lettre de 1721 du père Étienne Jérôme de Rochefort (Lettres édifiantes et curieuses, vol. 16) rapporte :

« Nous avons envoyé à Goa deux jeunes Malgaches bien instruits dans la foi pour y recevoir le baptême solennel et s’y instruire dans les arts mécaniques. »

Certains de ces convertis intégrèrent les monastères ou confréries chrétiennes goanaises, tandis que d’autres furent formés comme artisans avant d’être renvoyés vers Madagascar ou le Mozambique.

III. Vie quotidienne et intégration sociale

Une fois à Goa, les Malgaches rejoignaient une sous-classe afro-asiatique multiethnique :
Africains, Makua et Malgaches travaillaient aux côtés des Goanais, des Maures et des Indo-Portugais.
Les femmes servaient souvent dans les couvents féminins (comme Santa Mónica et Santa Clara), où la présence de domestiques africaines et malgaches était courante.
Les hommes captifs pouvaient obtenir leur affranchissement par le baptême ou le service militaire.

Avec le temps, ces populations furent absorbées dans la société créole goanaise, effaçant les distinctions ethniques mais laissant des traces linguistiques et culturelles : surnoms (Malagassi, Malagache), mentions dans les registres paroissiaux, et participation à des confréries afro-catholiques telles que l’Irmandade de Nossa Senhora do Rosário dos Homens Pretos.
Quelques convertis malgaches seraient même retournés à Madagascar, au Mozambique ou à l’île Maurice, comme interprètes ou catéchistes — véritables incarnations vivantes du réseau catholique transocéanique.

IV. Le réseau plus vaste : Madagascar et l’Estado da Índia

Ces trajectoires individuelles faisaient partie d’un ensemble logistique impérial portugais reliant tout l’ouest de l’océan Indien à Goa.
Dès les années 1500, les flottes d’Afonso de Albuquerque utilisaient Madagascar comme escale d’approvisionnement. La Carreira da Índia (route des Indes) s’y arrêtait souvent pour charger eau, bois et main-d’œuvre asservie.
Les missions jésuites et dominicaines, à partir des années 1640, consolidèrent ce lien en établissant une chaîne d’échanges catholiques entre Fort-Dauphin, l’île de Mozambique et Goa.

Comme le souligne Sanjay Subrahmanyam :

« L’océan Indien constituait, pour les Portugais, un continuum unique — et la présence de Malgaches à Goa ou de Goanais à Madagascar relevait naturellement de cette même structure maritime. »
(The Portuguese Empire in Asia, 1500–1700, 1993)

V. Destin et oubli

Peu de ces Malgaches ont laissé de témoignages personnels. Ils furent absorbés par les structures sociales goanaises ou effacés par l’assimilation cléricale.
Pourtant, leurs traces subsistent : dans les noms de baptême, les notes marginales d’archives et les lettres missionnaires.
Ils furent traducteurs, domestiques et marins — mais aussi témoins silencieux du réseau humain de l’océan Indien, reliant Antananarivo à Old Goa.

Leurs descendants se sont probablement fondus dans les familles afro-goanaises, formant une part du continuum afro-luso-asiatique qui s’étendit plus tard jusqu’à l’Afrique de l’Est et aux Mascareignes.
Leur présence nous rappelle que même les mouvements humains les plus infimes — une servante malgache dans un couvent de Goa, un marin affranchi dans une garnison de Daman — révèlent une géographie oubliée de la foi, de l’exil et de la survie.

Références

Stern, Philip J. The Company-State: Corporate Sovereignty and the Early Modern Foundations of the British Empire in India. Oxford UP, 2011, pp. 143-148.
Arquivo Histórico da Índia (Goa), Livros de Baptizados et Registo de Moçambique, 1650–1750 ; cité dans Subrahmanyam, Sanjay. The Portuguese Empire in Asia, 1500–1700. Routledge, 1993.
Lettres édifiantes et curieuses des missionnaires jésuites, vol. 10 (Paris, 1678), lettre du père António Fernandes.
Court Minutes of the East India Company, 24 juin 1681, British Library IOR B/37.
Shumway, Rebecca. The Fante and the Transatlantic Slave Trade. University of Rochester Press, 2011, pp. 72-79 ; Sanneh, Lamin. Abolitionists Abroad: American Blacks and the Making of Modern West Africa. Harvard UP, 1999, pp. 22-25.
Gosse, Philip. The Pirates’ Who’s Who. Londres : Stanley Paul, 1924, pp. 312-318 (« Thomas White », « Avery ») ; Allen, J. de V. Dhow Cultures of the Indian Ocean. Ohio UP, 2015, pp. 119-122.
Sibree, James. Madagascar Before the Conquest. Londres : Religious Tract Society, 1896, pp. 88-89 (sur l’éducation anglaise de Ratsimilaho) ; Grandidier, Alfred. Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar, vol. 4. Paris : Imprimerie Nationale, 1885, pp. 271-273.
Arquivo Histórico da Índia (Goa) : Livros de Baptizados, Inventários Notariais et Convent Registers, 1550–1850.
Lettres édifiantes et curieuses, vol. 16, Paris, 1721.
Subrahmanyam, Sanjay. The Portuguese Empire in Asia, 1500–1700. Routledge, 1993.
Pearson, M.N. Port Cities and Intruders. Johns Hopkins UP, 1998.
Campbell, Gwyn. An Economic History of Imperial Madagascar, 1750–1895. Cambridge UP, 2005.
Boxer, C.R. The Portuguese Seaborne Empire, 1415–1825. Hutchinson, 1969.
Gupta, A. & Chakrabarti, P. (éds.). Oceanic Histories. Cambridge UP, 2018.
Arquivo Nacional da Torre do Tombo (Lisbonne) : Roteiros do Estado da Índia, vol. 1602–1605.
Lane, Edward. The Story of Cairo. Londres : J. Murray, 1902.

The African diaspora in Portuguese India: 1500-1800. https://www.africanhistoryextra.com/p/the-african-diaspora-in-portuguese

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