Il suffit d’entendre les premières notes de Louis Bonfá dans Orfeu Negro pour comprendre : la ville peut être à la fois fête et vertige, soleil éclatant et ombre épaisse. Rio de Janeiro y déroule ses collines de samba, mais derrière la mélodie, on devine déjà la géographie du pouvoir : les favelas s’accrochent à la montagne, les avenues blanches longent la mer. La beauté cache la frontière.
Sur l’autre continent, beaucoup de villes africaines portent une inversion de ce même dessin. Ici, les quartiers dits « indigènes » ne sont pas perchés, ils sont en contrebas, substrats de bas-fonds et de marécages. Ce n’est pas un hasard. Les privilégiés ont souvent réservé les hauteurs, l’air sec et les vents frais aux casernes et aux villas européennes, reléguant les habitants locaux dans les zones humides, mal drainées, faciles à contrôler et à inonder d’un simple barrage.
Dakar a son Plateau face aux marais de la Médina, Douala ses berges boueuses, Maputo ses baixas, Tananarive sa ville basse oppressée par la ville haute. Partout, la topographie est devenue une politique : l’eau stagnante comme barrière sociale, le paludisme comme outil de confinement. On retrouve dans ces bas-fonds le même génie de survie que dans les favelas brésiliennes : autoconstruction, réseaux de solidarité, cultures populaires qui transforment la contrainte en identité.
Aujourd’hui encore, ces quartiers – qu’on les appelle bas-quartiers, bidonvilles ou quartiers informels – restent les poumons d’une économie urbaine parallèle. Ils sont marchés, ateliers, scènes de musique et d’innovation, mais aussi zones de vulnérabilité extrême quand la pluie monte ou que les loyers flambent. Les politiques de « régénération » oublient souvent que leur existence n’est pas un accident : elle est la conséquence directe d’un urbanisme colonial qui a choisi qui habiterait l’amont et qui s’enfoncerait dans l’aval.
Entendre Manhã de Carnaval aujourd’hui, c’est peut-être se rappeler que la ville, qu’elle soit de collines ou de marécages, ne se résume pas à ses cartes postales. Elle chante la beauté du mélange, mais elle garde la mémoire des séparations. Reconnaître cette histoire, c’est la première note d’une mélodie plus juste : celle d’une ville qui ne relègue plus, mais qui relie.