Au fil des chemins escarpés de l’Albaicín, en suivant ces petits cailloux vieillis, me dirigeant vers la Casa Dar al-Horra, déviant le long des cours d’eau, un arrêt contemplatif devant un discret minaret moderniste donnant sur la Placeta Cristo de las Azucenas : le temps se dissout jusqu’à en perdre toute notion. Lorsqu’on atteint les murailles de l’Alhambra, on a déjà tout laissé derrière soi.

Le silence régule le mouvement par le rythme qu’il accorde à la lumière. L’artisan façonne ses lignes dans une géométrie presque dogmatique, mais ne cherche jamais à en imposer la règle. L’équilibre se fait de lui-même.

Ma quête ici est très simple : écouter, analyser, traduire et, à chaque étape, trouver cette magie entre lumière et matériaux capable de transformer nos espaces et de combler le vide.

Ici, la brique, travaillée sous le soleil, non seulement lorsqu’elle sèche et qu’elle brûle, mais aussi lorsqu’on l’assemble pour composer les plus belles façades, ces patios, ces lieux qui assument pleinement leur fonction.

Je crois avoir caressé, peut-être arraché, un peu de cet enduit couleur terre très fine qui couvre fièrement certains bâtiments. Il me semble avoir longuement contemplé ces charpentes et plafonds, dits artesonados, qui, sans aucun doute, m’ont observée en retour.

L’architecture mudéjare est un choc familier : dans le traitement de ses matériaux, dans la sculpture de ses détails, il y a quelque chose de chez nous. Le syncrétisme, bien sûr. Mais surtout cette finesse oubliée et ce vide habité que l’on n’ose plus assumer.

Je suis partie découvrir comment on construisait avec le soleil, et je me suis retrouvée enrichie, complètement inspirée par une culture de l’excellence qui a su traverser les âges et les frontières.

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Le style mudéjar, apparu dans la péninsule Ibérique au XIIᵉ siècle et à son apogée entre le XIIIᵉ et le XVIᵉ siècle, naît de la présence continue d’artisans musulmans – les mudéjares – dans les territoires chrétiens après la Reconquista. Il puise dans l’art islamique andalou, de l’héritage omeyyade de Cordoue aux influences almoravides et almohades, tout en intégrant les techniques romanes et gothiques introduites par les royaumes chrétiens. Cette hybridation se traduit par une architecture en brique aux plans basilicaux ou en croix latine, enrichie d’arcs polylobés ou en fer à cheval, de voûtes en muqarnas, de charpentes à caissons (artesonados) finement peints, de frises de céramique vernissée (azulejos) et de décors épigraphiques en stuc.

Les grands foyers de production se situent en Aragon, Castille, Tolède, Séville et Teruel, où l’on observe de remarquables monuments du XIIIᵉ au XVe siècle, tels les tours et églises mudéjares de Teruel classées par l’UNESCO. À l’Alhambra, ce langage s’exprime dans les charpentes de bois ouvragé et les restaurations postérieures à 1492, illustrant la persistance d’un art islamique adapté aux besoins liturgiques et symboliques de l’Espagne chrétienne.

Cette tradition franchit l’Atlantique dès le XVIᵉ siècle. En Amérique du Sud, l’architecture coloniale prolonge la synthèse islamo-chrétienne ibérique : les artisans andalous exportent leurs savoir-faire en charpente, céramique et stuc. Dans les Andes comme dans les ports, églises et couvents combinent plans basilicaux ou en croix latine avec plafonds à caissons peints, arcs polylobés, azulejos et portails de brique décorée rappelant Tolède ou Séville. À Lima, Cusco, Quito ou Puebla, cloîtres carrelés et toitures en bois à motifs géométriques se mêlent aux traditions locales – pierre inca, décors indigènes, baroque espagnol – donnant naissance à un baroque andin et à une identité créole singulière.

Dans l’ensemble des colonies espagnoles et portugaises, l’habitat d’inspiration mudéjar devient un art du vivre adapté aux climats tropicaux. Héritée des maisons andalouses, la cour centrale devient l’élément structurant des demeures créoles de Puebla, Quito, Lima, Gorée ou Ilha de Moçambique, garantissant ventilation, fraîcheur et intimité. Autour de ce patio s’organisent des pièces en enfilade protégées par galeries à arcades ou balcons en bois, tandis que les façades associent brique, enduits de chaux et azulejos. Les charpentes à caissons rappellent directement les maîtres andalous, mais s’hybrident avec les matériaux locaux – pierre volcanique, latérite, corail ou bois tropicaux – et avec des motifs amérindiens ou africains, produisant un habitat afro-américain hybride, ni simple transplantation européenne ni architecture vernaculaire, mais véritable création créole.

Cet héritage inspire aussi la modernité. Le projet de Centre d’interprétation de l’Alhambra, esquissé par Álvaro Siza à Grenade mais finalement non validé, illustre la difficulté de dialoguer avec un site nasride tout en revendiquant l’esprit mudéjar : volumes bas en brique claire, patios successifs, lumière filtrée. Sous d’autres latitudes, la Mexicaine Tatiana Bilbao réinvente la maison à patio et murs massifs pour exploiter ventilation naturelle et ombre colorée, tandis que Luis Barragán, maître de la lumière et de la sobriété minérale, a fait du mur épais et du jardin intérieur un outil spirituel. Tous trois prolongent, chacun à sa manière, l’héritage méditerranéen et ibéro-américain – brique, géométrie abstraite, patio comme cœur climatique – et montrent comment le vocabulaire mudéjar continue de nourrir l’architecture contemporaine.

Bibliographie et ressources en ligne
UNESCO – Alhambra, Generalife and Albayzín : présentation patrimoniale détaillée. https://whc.unesco.org/en/list/314
UNESCO – Mudéjar Architecture of Aragon : description des monuments de Teruel et Saragosse. https://whc.unesco.org/en/list/378
Wikipédia – Mudéjar art : historique, techniques et diffusion. https://en.wikipedia.org/wiki/Mud%C3%A9jar_art
Wikipédia – Alhambra : architecture nasride et restaurations. https://en.wikipedia.org/wiki/Alhambra
Khan Academy – The Alhambra : analyse architecturale et contexte historique. https://www.khanacademy.org/humanities/ap-art-history/early-europe-and-colonial-americas/ap-art-islamic-world-medieval/a/the-alhambra
Patronato de la Alhambra y Generalife : site officiel, plans et documentation. https://www.alhambra-patronato.es
Tatiana Bilbao Estudio : projets contemporains réinterprétant le patio. https://tatianabilbao.com
Fundación Luis Barragán : archives et œuvres majeures. https://www.casaluisbarragan.org
Álvaro Siza – Grenade project overview : présentation du centre d’interprétation (en anglais). https://www.archdaily.com/959503/alhambra-interpretation-center-competition-entry-alvaro-siza

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