Fondé progressivement comme jardin d’essai à partir des années 1730 et structuré en véritable jardin botanique sous l’impulsion de Pierre Poivre à partir de 1767, le Jardin de Pamplemousses s’impose au XVIIIᵉ siècle comme une infrastructure stratégique du vivant au cœur de l’océan Indien. Par l’acclimatation, la multiplication et la redistribution d’espèces d’intérêt économique, il inscrit durablement l’île Maurice dans les réseaux impériaux de savoir et de production végétale. Ce rôle s’inscrit dans une constellation de modèles comparables, notamment le St Vincent Botanical Gardens (1765), le Calcutta Botanical Garden (1787) et le Peradeniya Botanical Gardens (développé au début du XIXᵉ siècle, institutionnalisé vers 1821). Tous reposent sur des principes communs de planification à long terme, de sécurisation foncière et de mise en réseau des savoirs. Aujourd’hui, l’enjeu stratégique de Pamplemousses s’est déplacé vers la conservation patrimoniale et la lecture critique des héritages coloniaux, faisant du jardin un modèle historique toujours opérant pour penser la planification écologique et paysagère contemporaine.

“Arshad, Urban Planner from Mauritius. I live in the village of Pamplemousses next to the SSR Botanical Garden which is also a well-known tourist attraction. I did a mental map for this project and tried to show the strong contrast between the existing settlements and the lush landscape in this vicinity.”
https://share.google/GbrsyhaDjTvvD5JhR

Du point de vue étymologique, le terme pamplemousse résulte d’un enchaînement de médiations linguistiques étroitement liées aux circulations maritimes et commerciales de l’époque moderne. Le mot français pamplemousse dérive directement du néerlandais pompelmoes (ou pompelmoes(e)), terme utilisé par les Hollandais pour désigner le Citrus maxima, grand agrume originaire d’Asie du Sud-Est. Cette filiation lexicale reflète l’inscription précoce du fruit dans les réseaux de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, qui assurait sa diffusion tant matérielle que nominale.
Le mot pompelmoes lui-même serait issu d’un processus d’adaptation phonétique de termes employés dans l’aire malaise et javanaise, langues avec lesquelles les navigateurs néerlandais étaient en contact constant. La transformation progressive du terme — pompelmoes en néerlandais, pamplemousse en français — illustre un phénomène classique de créolisation lexicale, où un mot circule, se déforme et se stabilise au gré des usages coloniaux et des langues européennes de contact.

Le Jardin de Pamplemousses prend racine dans la période la plus ancienne de l’occupation européenne de l’île Maurice, alors connue sous le nom de Mauritius sous administration hollandaise (1638–1710). Bien avant sa formalisation comme jardin botanique au XVIIIᵉ siècle, le site de Pamplemousses s’inscrit dans une logique d’implantation agricole et stratégique développée par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie, VOC), dont l’objectif principal était d’établir des points d’escale productifs sur les routes maritimes reliant le Cap de Bonne-Espérance à Batavia.
Les Hollandais privilégient à Maurice les zones disposant de sols fertiles, d’un accès à l’eau douce et d’une topographie favorable, conditions réunies dans la région de Pamplemousses. Le site est alors utilisé comme espace de cultures vivrières et de plantations d’arbres fruitiers destinés à l’approvisionnement des navires et des établissements coloniaux. C’est dans ce contexte que s’opèrent les premières introductions végétales structurantes, notamment celle du pamplemoussier (Citrus maxima), agrume d’origine asiatique acheminé via les réseaux commerciaux de la VOC. La présence durable de cet arbre donnera son nom au lieu, attestant d’un paysage façonné par l’usage et la circulation bien avant toute ambition scientifique.
L’occupation hollandaise ne relève pas d’un projet botanique au sens moderne, mais elle pose les fondations matérielles et écologiques du futur jardin. Les pratiques mises en œuvre — défrichement, essais culturaux, acclimatation empirique d’espèces exogènes — instaurent un rapport expérimental au végétal, guidé par la nécessité plutôt que par la classification savante. Ces pratiques s’accompagnent d’une transformation profonde des écosystèmes locaux, marquée par l’introduction d’espèces étrangères, la modification des sols et l’exploitation intensive des ressources forestières.
Lorsque les Hollandais abandonnent l’île au début du XVIIIᵉ siècle, laissant derrière eux des terres partiellement cultivées et des paysages recomposés, le site de Pamplemousses conserve cette mémoire agraire et coloniale. Les administrations ultérieures — française puis britannique — s’appuieront sur cet héritage spatial et végétal pour institutionnaliser le lieu comme jardin d’essai, puis comme jardin botanique. Ainsi, loin d’être une création ex nihilo des Lumières, Pamplemousses apparaît comme le prolongement d’une occupation hollandaise fondée sur l’expérimentation pragmatique du vivant, où la circulation des plantes précède et prépare l’émergence d’un projet scientifique structuré.

Entre le départ des Hollandais en 1710 et l’arrivée de Pierre Poivre à la tête de l’administration de l’Isle de France en 1767, le site de Pamplemousses traverse une période intermédiaire décisive mais souvent peu documentée, marquée par une continuité d’usages plus que par un projet formalisé. Lorsque les Hollandais abandonnent l’île, ils laissent derrière eux des terres partiellement défrichées, des cultures installées — notamment d’arbres fruitiers comme le pamplemoussier — et un paysage déjà profondément transformé par l’introduction d’espèces exogènes et l’exploitation forestière. En 1715, la prise de possession française de l’île, rebaptisée Isle de France, ne s’accompagne pas immédiatement d’un projet scientifique ou botanique structuré. Durant les premières décennies de l’administration française, l’enjeu principal est la reprise en main territoriale : réoccupation des terres abandonnées, redistribution foncière, mise en culture vivrière pour assurer la survie de la colonie, et développement progressif de Port-Louis comme port stratégique.
Dans ce contexte, Pamplemousses demeure un espace agricole fonctionnel, utilisé pour des cultures utilitaires et des essais empiriques, sans statut institutionnel précis. Le site bénéficie toutefois de conditions naturelles favorables — sols fertiles, disponibilité en eau, proximité relative de la capitale — qui expliquent sa permanence dans les usages coloniaux. Des gouverneurs et administrateurs successifs y encouragent des plantations destinées à l’approvisionnement local, mais sans vision systématique ni articulation à des réseaux savants internationaux. Cette phase correspond à une botanique de nécessité, où l’acclimatation des plantes est guidée par l’urgence économique et alimentaire plutôt que par la science classificatoire.
C’est précisément cette situation — un lieu déjà transformé, productif, mais dépourvu de cadre scientifique — qui rend possible et pertinente l’intervention de Pierre Poivre à partir de 1767. Son projet ne s’inscrit pas sur un territoire vierge, mais sur un substrat agricole et écologique hérité, qu’il va rationaliser, planifier et connecter aux grands réseaux botaniques des Lumières. La période intermédiaire entre 1710 et 1767 apparaît ainsi comme une phase de latence structurante : elle assure la continuité du site, stabilise ses usages et prépare les conditions matérielles, foncières et spatiales nécessaires à la transformation de Pamplemousses en jardin botanique de portée mondiale.

Le Jardin de Pamplemousses, officiellement nommé Sir Seewoosagur Ramgoolam Botanical Garden, est l’un des plus anciens jardins botaniques tropicaux au monde. Sa création s’inscrit dans le contexte intellectuel et politique du XVIIIᵉ siècle, à une époque où la botanique devient un instrument stratégique de puissance, au croisement de la science, de l’agriculture et de l’économie impériale. Dès les années 1730, le site est utilisé comme jardin d’essai sous l’administration française de l’Isle de France, mais c’est sous l’action déterminante de Pierre Poivre, intendant à partir de 1767, que Pamplemousses acquiert sa vocation scientifique structurée. Inspiré par les idéaux des Lumières et par les réseaux savants reliant Paris, Batavia et Pondichéry, Poivre conçoit le jardin comme un laboratoire d’acclimatation destiné à briser les monopoles botaniques, notamment ceux de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales sur les épices. Giroflier, muscadier, cannelier, mais aussi arbres fruitiers, plantes médicinales et essences forestières y sont introduits, observés et redistribués vers d’autres territoires coloniaux.
Dans cette perspective, le jardin ne doit pas être compris comme un simple espace de collection, mais comme un nœud logistique et scientifique au sein d’un vaste système de circulation végétale à l’échelle de l’océan Indien. Les plantations y sont pensées selon des logiques expérimentales : tester la résistance des espèces, comparer leurs croissances, analyser leurs besoins hydriques et leurs interactions avec les sols volcaniques mauriciens. Cette fonction expérimentale explique la présence d’arbres qui ne relèvent ni du strict ornement, ni d’une exploitation agricole directe, mais qui jouent un rôle intermédiaire de plantes relais ou de stocks biologiques temporaires.


Dans ce système, Madagascar occupe une place singulière. Les introductions botaniques en provenance de la Grande Île relèvent moins d’une exotisation que d’une continuité biogéographique régionale, fondée sur la proximité climatique et écologique entre les deux territoires. Certaines essences malgaches sont intégrées à Pamplemousses comme arbres de transition : espèces importées à des fins d’observation, d’acclimatation ou de redistribution, mais qui, pour certaines, se sont durablement enracinées dans le paysage du jardin. Leur présence témoigne d’une histoire discrète mais essentielle de transferts intra-régionaux, où Madagascar apparaît comme un réservoir de diversité, de résilience et de savoirs botaniques, mobilisé bien avant les cadres contemporains de la conservation.
Relu aujourd’hui, le Jardin de Pamplemousses apparaît ainsi comme une archive vivante de la mondialisation végétale préindustrielle. Il cristallise à la fois les ambitions scientifiques du XVIIIᵉ siècle, les asymétries coloniales qui ont structuré les échanges botaniques, et les dynamiques écologiques inattendues produites par la permanence de certaines espèces. Les arbres qui y subsistent — notamment ceux issus de trajectoires expérimentales — invitent à repenser la notion de patrimoine végétal non comme un état figé, mais comme un processus historique d’adaptation, de sélection et de transmission au long cours.

À partir de la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, et plus précisément après la nomination de Pierre Poivre comme intendant de l’Isle de France en 1767, le site de Jardin de Pamplemousses est progressivement structuré selon un aménagement cohérent, fondé sur une planification scientifique du végétal et une hiérarchisation spatiale rigoureuse. L’ancien espace agricole hérité de la période hollandaise est alors transformé en un domaine clos et administré, intégré au domaine de l’État, permettant une gestion foncière stable et continue. Le jardin s’organise autour de grandes zones fonctionnelles articulées par un réseau de circulations hiérarchisées : au cœur du site, de vastes collections arborées sont implantées pour accueillir les essais à long terme d’essences tropicales et subtropicales, notamment les palmiers, arbres fruitiers et espèces forestières, dont certaines atteignent aujourd’hui un âge pluriséculaire. À proximité, des secteurs spécialisés sont consacrés aux plantes économiques — épices, plantes médicinales et cultures d’intérêt stratégique — en lien direct avec les pépinières et zones de multiplication, où les plants sont produits, greffés et acclimatés avant diffusion vers d’autres territoires de l’océan Indien.
L’aménagement technique repose sur une maîtrise fine de l’hydraulique, avec l’organisation de bassins, de canaux et de zones humides permettant l’irrigation gravitaire et la régulation microclimatique du site, dont le grand bassin central, aménagé à la fin du XVIIIᵉ siècle, constitue l’élément le plus emblématique. Les bâtiments accompagnent cette structuration spatiale : une maison de direction et des dépendances administratives, héritées de la période française puis adaptées sous administration britannique au XIXᵉ siècle, assurent la gouvernance du domaine, tandis que des édifices techniques et scientifiques — laboratoires, magasins à semences, ateliers horticoles — jalonnent les axes de service. Au fil du temps, notamment à partir du milieu du XIXᵉ siècle, des pavillons commémoratifs et des structures d’accueil du public sont ajoutés, traduisant l’évolution du jardin vers une fonction patrimoniale et éducative.
Parallèlement, le développement urbain du village de Pamplemousses et, plus largement, du district éponyme s’opère en interaction constante avec le jardin. Dès la fin du XVIIIᵉ siècle, le site constitue un repère spatial majeur dans le nord de l’île, structurant les circulations entre Port-Louis et les zones agricoles environnantes. Au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, l’urbanisation progressive, l’implantation d’infrastructures routières et l’évolution des usages du sol renforcent la pression foncière autour du jardin, sans toutefois en altérer l’intégrité, protégée par son statut institutionnel. Après l’indépendance de Maurice en 1968, le jardin est réaffirmé comme patrimoine national et équipement public majeur, tout en conservant la trame spatiale héritée du XVIIIᵉ siècle. Aujourd’hui, l’organisation du site repose sur une planification de conservation qui maintient la lisibilité des grandes zones historiques, articule les bâtis anciens et contemporains, et gère les interfaces avec les quartiers résidentiels environnants, faisant du Jardin de Pamplemousses un rare exemple de continuité entre planification coloniale du vivant et aménagement urbain contemporain.

À Pamplemousses, la dimension botanique du site s’inscrit dans une stratification historique et socio-culturelle assumée, où les lieux de mémoire ne sont ni effacés ni dissociés les uns des autres. La présence de la Église Notre-Dame de l’Assomption, considérée comme la première église catholique de l’île, dont les origines remontent aux années 1740 et qui est reconstruite et consolidée dans la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, témoigne du rôle structurant du village de Pamplemousses dans l’organisation religieuse et sociale de l’Isle de France. À proximité immédiate, le Bain des Esclaves rappelle avec force la réalité du système esclavagiste qui a soutenu l’économie des plantations et l’aménagement du territoire, inscrivant dans l’espace public la mémoire des corps contraints, du travail forcé et des hiérarchies coloniales.
L’intérêt majeur du cas mauricien réside dans le fait que ces lieux ne sont pas marginalisés ou neutralisés, mais explicitement intégrés dans une stratégie de placemaking qui refuse le déni de l’histoire. À Pamplemousses, le jardin botanique, l’église et le Bain des Esclaves forment une séquence territoriale lisible, où chaque site marque une phase historique distincte — botanique et scientifique, religieuse et institutionnelle, sociale et coercitive — tout en participant à un récit spatial continu. Cette mise en relation consciente des lieux permet une lecture critique du passé colonial, non pas par effacement ou esthétisation, mais par inscription durable dans le paysage.

Dans le contexte contemporain marqué par l’étalement urbain, la densification des tissus résidentiels et l’évolution des usages sociaux, Pamplemousses acquiert de nouvelles dimensions territoriales qui renforcent, plutôt que n’affaiblissent, la portée de cette stratégie de placemaking. L’intégration du jardin botanique, de l’église et du Bain des Esclaves dans un environnement désormais urbanisé ne relève pas d’une mise à distance patrimoniale, mais d’un ancrage actif dans la ville vécue. Ces lieux fonctionnent comme des repères structurants au sein d’un paysage en mutation, offrant des continuités symboliques et spatiales face aux transformations rapides du territoire. La coexistence du patrimoine historique, des espaces verts majeurs et des quartiers résidentiels contemporains permet une lecture renouvelée de l’histoire, inscrite dans le quotidien des habitants plutôt que cantonnée à des espaces muséifiés. Dans cette configuration, Pamplemousses illustre une approche mauricienne du développement urbain où la croissance n’efface pas les strates du passé, mais les recontextualise, faisant du patrimoine un outil de résilience culturelle, de cohésion sociale et de projection collective dans un territoire en constante recomposition.

La cohérence spatiale observée à Pamplemousses repose avant tout sur un ensemble d’outils de planification clairement mobilisés et articulés, qui permettent de traiter simultanément patrimoine, paysage et développement urbain. À l’échelle nationale, les National Development Strategies (NDS) et les cadres de Physical Planning définissent le rôle structurant des grands espaces verts et des sites patrimoniaux dans l’armature territoriale. À l’échelle locale, les Outline Planning Schemes (OPS) du district de Pamplemousses précisent le zonage, les périmètres de protection, les hauteurs bâties, les interfaces avec les quartiers résidentiels et les continuités paysagères. Ces dispositifs sont renforcés par des classements patrimoniaux, des plans de gestion de site, des servitudes paysagères, ainsi que par des outils d’interprétation (parcours historiques, signalétique, médiation culturelle) qui inscrivent explicitement les lieux — jardin botanique, église, Bain des Esclaves — dans une lecture historique séquencée et intelligible. L’efficacité du modèle tient à cette superposition d’outils réglementaires, opérationnels et narratifs, qui stabilisent le sens du lieu tout en autorisant son évolution.

À l’inverse, les anciens quartiers industriels et portuaires de Port-Louis souffrent d’un déficit d’outillage intégré. Si des documents stratégiques existent — plans de réaménagement du waterfront, projets ponctuels de reconversion, régulations portuaires ou foncières — ils demeurent largement sectoriels et peu articulés à des dispositifs patrimoniaux ou paysagers transversaux. L’absence de heritage-led regeneration frameworks, de plans de paysage à l’échelle des quartiers, de protections morphologiques fines ou de programmes d’interprétation cohérents limite la capacité à relier mémoire industrielle, usages contemporains et projet urbain. Les références internationales en matière de reconversion portuaire et industrielle (waterfront regeneration, adaptive reuse, cultural quarters) restent mobilisées de manière fragmentaire, sans produire un récit spatial continu comparable à celui de Pamplemousses. Ce contraste met en évidence non pas un manque de patrimoine à Port-Louis, mais un écart de gouvernance et de planification, soulignant la nécessité d’outils plus intégrés pour transformer les héritages industriels en véritables ressources urbaines et culturelles.

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“Arshad, Urban Planner from Mauritius. I live in the village of Pamplemousses next to the SSR Botanical Garden which is also a well-known tourist attraction. I did a mental map for this project and tried to show the strong contrast between the existing settlements and the lush landscape in this vicinity.”
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