Les circonstances ont dégénéré à une vitesse folle aussi vite que l’apparition de la crise actuelle …c’était quasiment la veille. Nous n’avions pu qu’exprimer notre solidarité envers ces centaines d’emplois perdus, ces lignes de vie brutalement interrompues. L’entrepreneuriat à Madagascar n’est pas pour les plus sensibles — encore moins pour ceux qui manquent de hazodamosina, cette colonne vertébrale qu’il faut garder droite quand tout vacille. Qu’importe les tendances politiques, les goûts ou les couleurs : en temps de crise, la seule priorité devrait être de préserver les emplois, ce tissu invisible qui relie encore la société à elle-même.

Pour nous, au milieu de ce désordre, le véritable choc n’était pas dans le vacarme des rues, mais dans le silence qui s’est abattu sur nos contrats. J’avais déjà été préparée, notre grand projet — géré par l’un des plus importants employeurs du pays — n’irait pas à son terme. 8 mois d’études, 6 mois de chantier soigneusement planifiés, des appels d’offres ficelés avant mon départ en Espagne, des équipes prêtes, des ouvriers en train de signer leur contrat, pour nos équipes, un logement trouvé au bord du lac… Tout s’est effondré sans grand bruit. Ce ne sont pas seulement nos budgets qu’on avait suspendus, mais des existences entières pour le maître d’ouvrage : des pères, des mères, des jeunes en apprentissage qui avaient tous de la stabilité.

Il y a dans tout ce qui se passe en ce moment une forme de résistance silencieuse : celle de continuer à travailler, à planifier, à bâtir — même quand la ville tremble. Mais cette résistance a un prix. Les délais ne tiennent plus, les réunions se déplacent ou s’annulent au dernier moment, et certaines entités, dans le déni, exigent encore du présentiel sur des sites désormais classés “zones rouges” et bien sûr on se fera targuer de traîtrise.

Je ne travaille pas seule. Je travaille avec des Gen Z, des jeunes passionnés, talentueux, qui prennent chaque matin les taxi-be pour rejoindre le chantier. Ils n’ont pas de mandat autre que le travail, juste leurs casques, leurs plans et leurs téléphones. Et le soir, ils doivent rentrer en évitant les barrages, parfois en contournant les quartiers “chauds”. Contrairement à moi, ils n’ont pas toujours 20 000 ariary dans la poche pour acheter leur sécurité face à des voyous devenus kapos quand les pillages ont commencé.

Je quitte Mahamasina à 6h30 pour atteindre Ankadivato, en espérant repartir avant 10h. Les jours de réunion de chantier à Tsimbazaza, c’est la même stratégie : avancer avant que la ville ne se bloque. Aujourd’hui, nous devions démarrer le chantier d’Analakely. Mon estomac s’est noué lorsque les milices ont fermé le tunnel d’Ambohidahy un peu après 8h. On imagine que l’après-midi, face à ce chaos, nous ne faisons rien, que nous “scrollons” pour oublier. Mais non : les lacrymos ont envahi notre ruelle, des gamins se sont réfugiés dans le jardin, et pendant tout ce temps les mails de coordination continuent de tomber.

Travailler dans ces conditions, ce n’est pas pour construire des murs : c’est tenter de tenir debout au milieu d’un pays qui vacille. C’est croire encore, un peu obstinément, qu’il reste du sens à continuer — même quand tout autour de nous s’effondre.

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