Manifeste technique pour une gouvernance territoriale durable

Ce manifeste articule trois traditions intellectuelles — l’économie institutionnelle (North), la gouvernance collective (Ostrom) et la citoyenneté urbaine (Amin & Thrift). Ces approches se rejoignent sur un principe fondamental : la continuité.

Un pays se construit non par l’accumulation de réformes, mais par la cohérence de ce qu’il apprend, transmet et bâtit.

Comme l’ont écrit Ash Amin et Nigel Thrift dans Cities: Reimagining the Urban (2002), « les infrastructures matérielles de la ville sont aussi des infrastructures de la citoyenneté ». Construire, dès lors, c’est gouverner. Ce que nous bâtissons, entretenons et rendons accessible exprime la promesse de l’État envers la société. À Madagascar, plusieurs décennies de réformes ont accumulé des plans, des schémas et des lois sans produire la cohérence institutionnelle nécessaire à la transformation. Le World Bank Urbanization Review on Madagascar (2024) l’a montré avec précision : les villes malgaches possèdent un potentiel considérable de croissance, mais la fragmentation, la sous-dotation financière et l’instabilité des décisions empêchent leur rôle structurant. L’enjeu n’est donc pas uniquement technique ou économique — il est institutionnel et civique. La transformation urbaine doit se fonder sur trois principes : la dignité, la matérialité et la transmission.

La dignité constitue la première infrastructure de la gouvernance. Elle se mesure dans la manière dont les citoyens expérimentent l’État : par la clarté des règles, la rapidité des services et la transparence des décisions. Lorsque l’accès au foncier, à l’eau, à l’électricité ou aux permis devient opaque et imprévisible, la légitimité institutionnelle s’effrite. Restaurer la dignité passe par la simplification et la lisibilité des outils de planification : PUDi, SAC, etc. doivent converger dans une plateforme numérique unique, ouverte aux communes comme au public. Des indicateurs de qualité de service et de délai doivent être intégrés, et la participation citoyenne renforcée à chaque étape. Le Rapport d’urbanisation le rappelle : simplifier ne signifie pas réduire l’ambition, mais rendre l’action publique compréhensible et juste.

La matérialité en est la traduction physique. Un État qui ne construit plus d’écoles, de logements ni de centres de santé cesse d’exister symboliquement. Investir dans les infrastructures, c’est redistribuer la richesse et affirmer la présence du service public. Aujourd’hui, moins de 10 % du budget national est consacré à l’investissement primaire, alors que les villes produisent plus de 70 % du PIB. Il faut rétablir la cohérence entre planification et financement en unifiant les cadres (PNAT, PNDU, etc.) sous un même horizon budgétaire. Un Indice d’équité territoriale pourrait mesurer la répartition effective des infrastructures. Les concours d’architecture et d’ingénierie devraient redevenir la norme, garantissant qualité et transparence. Enfin, l’entretien doit être institutionnalisé via des standards tels que l’ISO 55000. Comme le rappellent Amin et Thrift, les infrastructures matérielles sont des infrastructures de la citoyenneté : elles traduisent les droits en réalité concrète.

La transmission, enfin, est l’infrastructure invisible qui relie les deux autres. On souligne souvent la pénurie de planificateurs, architectes et ingénieurs municipaux, mais aussi la fragilité des institutions d’enseignement. Un pays ne peut planifier sans école pour enseigner la planification. Créer une École nationale d’architecture, d’urbanisme et de patrimoine, affiliée à l’Université et étendue d’Antananarivo à Toliara, Fianarantsoa et Antsiranana, serait un geste fondateur. Elle pourrait développer des filières axées sur la construction bas carbone, l’adaptation climatique et la valorisation des matériaux locaux. Des coopérations régionales dans l’océan Indien et en Afrique de l’Est renforceraient cette souveraineté pédagogique.

La transmission suppose aussi de restaurer la dignité dans les lieux d’apprentissage.
Les universités malgaches accueillent une jeunesse nombreuse et déterminée, mais dans des conditions souvent précaires : amphithéâtres surchargés, internats délabrés, bibliothèques fermées faute d’entretien, campus éloignés des réseaux d’eau et d’énergie. Ces défaillances matérielles ne sont pas marginales — elles traduisent une rupture du pacte républicain entre l’État et sa jeunesse. Garantir un logement sûr, des repas accessibles et un environnement d’étude salubre n’est pas une faveur, c’est une condition de la transmission elle-même.

Former, c’est aussi protéger.

Comme l’écrit Ananya Roy (Urbanisms: The (Im)possible New Global City, 2011), « la souveraineté pédagogique est la nouvelle frontière du développement : un pays qui ne peut s’enseigner lui-même reste perpétuellement en construction par les autres ». La transmission n’est donc pas la répétition du passé, mais la continuité de la pensée.

Gouverner, c’est assurer la continuité au-delà des mandats. La mémoire institutionnelle vaut autant qu’un réseau d’infrastructures. Les cadres comme le PNAT, le PNDU ou le PUDi doivent rester cohérents malgré les alternances. Les archives techniques, les données cadastrales et les programmes de recherche constituent un patrimoine national. On rejoint la théorie de Douglass North (1990) : le progrès ne naît pas de la réforme brusque, mais de la stabilité évolutive — la capacité d’apprendre et d’ajuster sans détruire. Elinor Ostrom (1999) parle de « résilience institutionnelle » : la faculté des communautés à s’organiser et à gérer collectivement leurs ressources sans s’effondrer face au changement. Gouverner par la continuité, c’est gouverner par l’apprentissage.

Réformer la gouvernance territoriale ne nécessite pas de nouveaux slogans, mais la cohérence entre ce que l’on décide, ce que l’on construit et ce que l’on transmet. La dignité en est la base morale, la matérialité sa traduction sociale, la transmission sa garantie de survie. Lorsqu’une institution apprend à se souvenir et à maintenir le fil de ses engagements, la République devient elle-même une infrastructure — résiliente, visible, partagée.

Références et cadres conceptuels :

Ash Amin & Nigel Thrift (2002) — Cities: Reimagining the Urban, Polity Press.
Idée : la ville comme assemblage social et infrastructure de citoyenneté.
Citation : « Les infrastructures matérielles de la ville sont aussi des infrastructures de la citoyenneté. »
Contribution : matérialité — construire, c’est redistribuer.

Douglass C. North (1990) — Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press.
Idée : les institutions sont les « règles du jeu » ; leur stabilité conditionne le développement.
Citation : « Les institutions fournissent la structure d’incitations d’une économie. »
Contribution : transmission — stabilité et apprentissage institutionnel.

Elinor Ostrom (1999) — in Theories of the Policy Process (Sabatier, éd.), Westview Press.
Idée : les communautés peuvent s’auto-organiser durablement.
Citation : « Aucun ensemble de règles ne fonctionne partout ; la réussite vient de l’expérimentation. »
Contribution : dignité et transmission — gouvernance adaptative et locale

Ananya Roy (2011) — Urbanisms: The (Im)possible New Global City, IJURR, 35(1).
Idée : la souveraineté pédagogique comme condition de l’autonomie urbaine.
Citation : « La question urbaine n’est plus la forme, mais qui théorise et qui apprend. »
Contribution : transmission — apprendre à construire par soi-même.

UN-Habitat (2015) — International Guidelines on Urban and Territorial Planning, Nairobi.
Idée : la planification comme bien public fondé sur la continuité et la participation.
Citation : « L’aménagement territorial doit renforcer la mémoire institutionnelle. »
Contribution : dignité et transmission — cohérence et clarté de l’action publique.

World Bank (2024) — Madagascar Urbanization Review: Leveraging Cities as Drivers of Growth and Structural Transformation, Washington, D.C.
Idée : les villes ne peuvent être des moteurs de transformation que si les décisions survivent aux alternances politiques.
Contribution : dignité et continuité institutionnelle — fondement empirique du manifeste.

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