Lisy Mianjoria, roman de science-fiction malgache de Mose Njo, place Antananarivo dans un horizon de menace, de mémoire et de transformation. À travers Lisy, jeune femme revenue dans la capitale pour en infléchir le destin, le récit ouvre un imaginaire du futur pensé depuis Madagascar, dans sa langue, depuis sa ville, depuis ses propres lignes de tension. Cette ouverture éclaire l’ensemble de mon travail, fondé sur l’observation des territoires, l’expérience du projet, les situations de reconstruction et l’attention portée aux matériaux, aux savoir-faire et aux communautés. Elle introduit une question qui traverse mes recherches et mes projets : comment l’architecture prend-elle forme lorsqu’elle se construit à partir des milieux, des usages, des ressources locales et des continuités territoriales qui donnent au lieu sa cohérence propre ?

À Madagascar, cette question* conduit vers une architecture située. Elle se lit dans les relations entre eau, sol, climat, voisinages, formes bâties, cultures constructives et cadres de proximité. Elle se lit dans l’histoire longue des matériaux et des savoirs, depuis les tamboho gasy jusqu’aux assemblages zafimaniry, en passant par le zomba, lieu de rituel sakalava. Elle se comprend depuis les logiques du Vintana jusqu’aux filières contemporaines de terre, de bois et de végétal. Une telle architecture engage une manière d’habiter, de transmettre, d’organiser l’espace et d’accorder le bâti aux rythmes sociaux et écologiques. C’est dans cette perspective Madagascar offre un terrain particulièrement fécond pour penser l’architecture depuis ses ancrages situés, ses mémoires constructives et ses défis contemporains.

Ma méthodologie repose sur l’empirisme, à partir de recherches, de projets, de constructions et d’expériences de terrain conduits à Madagascar et dans l’océan Indien. Elle s’appuie notamment sur des travaux en terre crue, sur un enseignement consacré à l’architecture bois, ainsi que sur des approfondissements portant sur les techniques constructives et la planification résiliente. Les matériaux locaux y sont abordés à la fois comme ressources de projet, comme chaînes de valeur à structurer et comme supports d’adaptation face aux aléas. Elle montre comment réduction de la vulnérabilité, frugalité et mobilisation des ressources locales prennent forme dans des situations concrètes, où territoire, communauté, technique et matérialité se répondent.

Durant les préparatifs de ma participation à la Biennale Panafricain de Nairobi, le chantier du dernier projet que j’ai conçu à Antananarivo avant mon départ pour le Canada prend fin. Je remercie particulièrement Mario Andriamanalinarivo devenu expert dans la construction en terre crue depuis les projets de Trano Architecture d’avoir défendu notre vision et nos principes. Je vous laisse ici avec de meilleurs explications sur ce que ce dernier projet signifiera pour le paysage architecture d’Antananarivo, pour la profession et l’architecture malgache.

Nous avons voulu interroger, par la pratiquem la pertinence économique, environnementale et socio-technique des matériaux de remplissage employés dans la construction à Madagascar. Durant tout le processus de mise en projet, les rendus 3D importait peu ce qui comptait était les études de coûts à partir d’une comparaison entre parpaing ciment, brique de terre cuite et brique de terre compressée (BTC). L’analyse défend l’idée que l’évaluation d’un mur ne peut se limiter au prix unitaire du bloc, mais doit intégrer l’ensemble du système constructif, incluant liants, finitions, consommation d’eau et main-d’œuvre. Dans cette perspective, le parpaing ciment apparaît comme une solution techniquement banale mais économiquement pénalisante en raison de sa forte dépendance au ciment, au mortier, à l’enduit et à la peinture, tandis que la brique de terre cuite conserve un avantage initial de fourniture sans échapper à des coûts finaux élevés.

La BTC, en revanche, se distingue par une logique constructive plus sobre, liée à la réduction des finitions et à une mise en œuvre potentiellement moins consommatrice de ressources. Le texte met également en relation les choix constructifs avec les réalités sociales et écologiques malgaches, notamment l’extraction du sable, la pression sur les milieux fluviaux, les conditions de travail informelles et l’impact carbone du ciment, dont la production émet environ 881 kg de CO2 par tonne et représente autour de 7% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Une estimation comparative de la consommation d’eau sur chantier montre en outre l’intérêt de la BTC, avec environ 87 m³ d’eau pour un chantier type, contre 180 m³ pour le parpaing et 213 m³ pour la brique de terre cuite. L’article soutient ainsi que la standardisation de la BTC constituerait un premier levier concret vers une architecture plus frugale, plus locale et plus adaptée aux contraintes climatiques, économiques et culturelles de Madagascar.

Je ne nommerai pas ce Maître d’Ouvrage mais son profil et ses convictions nous ont guidé de manière vertueuse à maintenir la terre crue dans l’essentiel du projet et surtout dans l’exemplarité de leur présence au centre de la capitale de Madagascar.

*Je publie ici une version retravaillée d’une proposition de contribution à un symposium d’architecture qui n’a pas été retenue. Avec le recul, je reconnais ne pas avoir pris le temps nécessaire pour développer pleinement la proposition. Maintenant que la Biennale Panafricaine d’Architecture de Nairobi se précise, je reprends cette réflexion avec plus de concentration et l’ambition de construire une contribution à la fois pertinente et marquante.

Cet article propose une lecture de l’architecture à Madagascar depuis ses ancrages territoriaux, ses mémoires constructives et ses ressources matérielles locales. À partir d’une démarche empirique articulant recherche, pratique de projet et expériences de terrain, il montre comment une architecture située peut émerger de l’attention portée aux milieux, aux usages, aux savoir-faire et aux chaînes de valeur locales. Cette réflexion est développée à travers l’étude d’un projet réalisé à Antananarivo, où la comparaison entre parpaing ciment, brique de terre cuite et brique de terre compressée (BTC) permet d’interroger la pertinence économique, environnementale et socio-technique des matériaux de remplissage. L’analyse met en évidence les limites d’une approche fondée sur le seul prix unitaire du bloc et souligne la nécessité d’intégrer l’ensemble du système constructif, y compris les finitions, la consommation d’eau, la main-d’œuvre et les effets écologiques indirects. Dans ce contexte, la BTC apparaît comme une alternative crédible pour engager une transition vers des pratiques constructives plus frugales, plus résilientes et plus cohérentes avec les réalités climatiques, sociales et culturelles malgaches.

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