Ces derniers temps, nous étions tous tellement absorbés par les évènements avec un développement d’une intensité historique que nous en avions oublié jusqu’à célébrer la floraison des jacarandas.
J’ai vu en grandissant que cette saison, qui coïncide avec le Lohataona, constitue aussi un indicateur urbain et historique. Introduit depuis l’Amérique du Sud au XIXᵉ siècle (j’ai lu pas mal sur les explorations et liaisons coloniales entre nos régions j’aimerais avoir le temps d’en partager un peu plus) l’arbre s’est diffusé à travers les réseaux d’acclimatation végétale. La création des jardins botaniques aux villes administratives symbolisait le contrôle de la nature par l’ordre colonial. Nous les citerons dans un autre post car vous y découvrirez aussi avec moi les tracés de l’urbanisme proto-malgache et pré-colonial qui s’éteignent passé 1896.
La circulation des espèces végétales accompagnait celle des modèles de gouvernance : classifier, planter, ordonner — autant de gestes techniques et politiques. Le jacaranda, choisi pour son port régulier et sa floraison spectaculaire, était implanté dans les quartiers centraux et administratifs des villes coloniales, matérialisant une géographie de la distinction : ombre et beauté réservées aux élites, sécheresse et poussière pour les périphéries. Il s’agissait d’une forme d’urbanisme végétal ségrégatif, où l’ornement servait de hiérarchie visuelle.
Et ces arbres ont survécu à l’histoire. Ils ont été adoptés, replantés, célébrés. Dans plusieurs villes du Sud global — Antananarivo, Pretoria, Harare, Mexico ou La Paz — la floraison violette est devenue un repère collectif, associé à la fin de l’année universitaire, aux examens, à la rentrée scolaire dans un pays qui suit le calendrier colonial même en 2025, aux commémorations.
Leur présence illustre un processus de réappropriation symbolique : l’objet importé devient paysage national, la trace coloniale se transforme en mémoire partagée. Dans une perspective contemporaine, relire la présence des jacarandas revient à réinscrire la biodiversité dans la fabrique urbaine. Cette relecture s’inscrit dans le cadre des théories décoloniales du paysage. On rappelle que la nature urbaine est une archive politique : chaque arbre, chaque sol, chaque pierre porte les marques de l’extraction, du travail et de la migration. Je citerai Gabrielle Hecht (Being Nuclear, 2012) (que je lirai plus tard) qui introduit la notion de “technopolitique du paysage”, qui désigne la manière dont les choix techniques de plantation ou d’aménagement traduisent des visions de pouvoir et de citoyenneté.
Cela implique de considérer les arbres non plus comme éléments décoratifs, mais comme infrastructures écologiques et sociales :— capables de réguler les microclimats urbains— de structurer la perception des espaces publics, — et de servir de vecteurs de mémoire environnementale.