Mes remerciements à L’Express de Madagascar pour cette opportunité de partager mon avis de technicienne sur la Reconstruction de Toamasina après le passage de Ganzani ce mois de Février 2026.

https://www.lexpress.mg/2026/03/joan-razafimaharo-il-devient-urgent-de.html

Joan Razafimaharo est architecte, diplômée d’une MMaîtrise en Architecture de l’Université de Montréal, et membre de l’Institut Royal d’Architecture du Canada ainsi que de l’Ordre des Architectes Malagasy. À travers des projets menés de Makanara et à Tamatave en passant par Ambanja et Fianarantsoa, elle développe une pratique attentive aux contextes locaux, à l’adaptation climatique et aux liens entre architecture, territoire et justice sociale. Son travail porte sur la conception d’infrastructures sociales et de projets bioclimatiques à Madagascar et dans l’ensemble de la région indianocéanique aux Comores et à Maurice notammment. Consultante pour plusieurs institutions, elle contribue à des réformes liées à l’efficacité énergétique et à l’élaboration de stratégies de résilience urbaine. Attachée à la préservation du patrimoine comme aux mouvements féministes panafricains, elle publie ses recherches dans Purple Corner, L’Architecture d’Aujourd’hui, ArchDaily et Bauwelt. Elle a également pris part à Colours of Africa avec Design Indaba et Google Arts & Culture et participera à la Biennale d’Architecture de Nairobi en Septembre 2026.

reconstruction de Toamasina : par où commencer ?
Laisser les Tamataviens sonder les solutions d’après leurs expériences et les aider à mieux s’organiser et mieux planifier leur ville. Il y a bien sûr les besoins de base, mais tout réside dans la reconstruction structurelle et le retissage du tissu social. Il y a eu trop d’écarts de développement dans la ville et entre les quartiers pour ne pas laisser passer cette opportunité de tout revoir.

normes : quel type d’habitation / de bâti priser ?
On ne le dit jamais assez : l’habitat malgache, hérité des constructions austronésiennes, fait partie des typologies les mieux adaptées aux conditions cycloniques. Il devient urgent de publier les Règles Générales de Construction prévues par la Loi sur l’urbanisme et l’habitat, et de réancrer les pratiques professionnelles dans les principes du TBM, Tous Bâtiments de Madagascar. Beaucoup de ses préconisations et de ses données sur les matériaux doivent être actualisées, mais l’ensemble reste remarquablement adapté à nos réalités. Il faut revenir aux fondamentaux structurels, mieux organiser le sourcing des matériaux et les chaînes de valeur, et renforcer les capacités. Il ne faut surtout pas sous-estimer non plus le rôle de l’auto-construction et de la montée en compétence des TPME dans la maîtrise des bases des règles de l’art, à l’échelle même du fokontany.

la tendance est à l’écologique, environnement-compatible : des idées ?
Le béton doit être réservé à ce qu’il fait le mieux : le structurel. L’utiliser pour des remplissages ou d’autres éléments non essentiels augmente les coûts, peut aggraver les dommages, et n’apporte presque rien en confort thermique, tout en restant l’un des matériaux les plus polluants en carbone. Or nous disposons d’autres matériaux qui ont toute leur pertinence, notamment la terre, le bois et les matériaux végétaux, qui permettent souvent des solutions plus sobres, plus réparables et mieux adaptées aux réalités locales.

justement, par rapport à ça : matériaux locaux ou importés ? De quoi disposions-nous sur place ?
Nous avons tout, ou presque, si nous planifions mieux. Pour le bois par exemple, la ressource existe : Madagascar dispose d’un socle de plantations de pins et d’eucalyptus de l’ordre de 148 000 hectares selon les références récentes, avec des ordres de grandeur historiques allant jusqu’à 300 000 hectares selon les périmètres. Le vrai manque n’est pas seulement la matière, mais l’appui à la chaîne de valeur : pépinières, sciage, séchage, traitement, transport et normalisation. Et pour les autres matériaux aussi, nous avons déjà la terre, la brique crue, la brique cuite, le végétal, le bois, le moellon. Les chiffres montrent d’ailleurs qu’ils restent compétitifs : autour de 8 500 Ar/m² pour le pisé ou la brique crue, 18 500 Ar/m² pour la brique cuite, 25 000 Ar/m² pour le parpaing, contre 51 250 Ar/m² pour une dalle béton.[jR1] 

à quoi ressemblerait Toamasina dans le futur ?
Toamasina est une ville très fière de ses derniers aménagements, quand même les critiques fusaient sur leurs coûts et leurs impacts sociaux (sans compter que très peu ont résisté à la force du dernier cyclone, mais même dans n’importe quel pays ce cyclone aurait tout raflé). Toamasina mérite de persévérer dans son statut de capitale économique de Madagascar dans son urbanisme et ses constructions afin de refléter le fait qu’elle possède la richesse humaine pour se développer sous ce prisme. Elle ne sera assurément plus une ville planifiée pour une destinée particulière telle qu’elle l’a été depuis son établissement initial, mais plutôt dans ce qu’il y aura de plus organique et de plus approprié : elle sera Betsimisaraka, solide dans sa solidarité.


 [jR1]« enquête de prix sur le marché local » menée par SERT/ECODEV en octobre-novembre 2021. World Bank

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Je me permets de compléter avec quelques informations complémentaires pour les esprits curieux intéressés après lecture de l’article.

Toute réflexion sérieuse sur la reconstruction devrait commencer par le cadre logique qui rend l’acte de construire intelligible : l’articulation entre la loi, les textes d’application, les normes techniques, les institutions et l’exécution locale. Lorsqu’un maillon de cette architecture manque ou demeure en attente, c’est l’ensemble du système qui se fragilise, car les responsabilités se brouillent, les standards deviennent inégaux et la résilience dépend trop souvent de l’improvisation. Dans cette optique, publier et opérationnaliser les règles génerales de la construction (RGC article 213 de la Loi n° 2015-052 relative à l’Urbanisme et à l’Habitat indiquant « Lesdits règlements généraux de construction sont définis par voie réglementaire”… on parle de 2015) ne constitue pas une étape administrative secondaire, mais une condition préalable à une reconstruction plus sûre, plus juste et plus durable.

Le décret n°2019‑1957 crée une « norme nationale de construction de bâtiments résistants aux aléas naturels », qui s’applique en principe aux bâtiments publics ou privés à usage d’habitation, aux établissements recevant du public et, plus largement, à tout bâtiment répondant aux critères définis, en lien avec les plans d’urbanisme des communes. Il renvoie à un document annexé qui rassemble : des règles sur l’implantation (emplacement, rapport au terrain, exposition aux aléas), le dimensionnement et le choix des matériaux, des spécifications de conception architecturale et d’ingénierie, ainsi qu’un guide de construction dédié aux maisons familiales limitées à deux niveaux (R+1) et à moins de 250 m² de surface de plancher cumulée.

Ce corpus vise donc clairement la résistance aux aléas naturels (cyclones, etc.) et inclut aussi un volet de responsabilité et de contrôle : le maire et les services de l’urbanisme peuvent vérifier les chantiers, exiger la mise en conformité ou la démolition, et la responsabilité civile, extra‑contractuelle et pénale de l’entrepreneur ou du bureau d’études peut être engagée en cas de manquement. Mais il exclut les cases d’habitation traditionnelles (qui ont leur propre petit guide) et renvoie encore à d’autres textes pour ses modalités d’application, ce qui confirme qu’on est face à une norme thématique importante, mais qui ne remplace ni un règlement général de construction couvrant toutes les typologies bâties, ni un véritable « code » de la construction pleinement opérationnel pour l’ensemble du secteur.

En l’absence de Règles Générales de Construction effectivement publiées et opérationnelles, la norme nationale de 2019 reste, en pratique, orpheline : elle fixe des prescriptions utiles pour certains bâtiments et pour la résistance aux aléas naturels, mais elle ne s’inscrit pas dans un cadre général cohérent qui couvrirait l’ensemble des situations constructives. Autrement dit, tant que le socle réglementaire prévu par la loi n°2015‑052 n’est pas pleinement décliné en règlements généraux applicables, cette norme ne peut pas jouer le rôle de véritable référentiel de construction pour le pays.

Le TBM, pour « Travaux de Bâtiment à Madagascar », est à l’origine un recueil de prescriptions constructives élaboré dès les années 1960 comme référence nationale pour l’acte de bâtir. Des architectes et historiens du secteur rappellent d’ailleurs que ce corpus TBM – parfois évoqué comme « Tout Bâtiment de Madagascar » – a inspiré l’établissement des normes dans plusieurs pays africains, alors même qu’il est largement tombé dans l’oubli parmi les praticiens malgaches contemporains. C’est précisément ce socle, pensé dès l’origine pour les réalités climatiques, matérielles et économiques du pays, qu’il serait pertinent de revisiter, d’actualiser (notamment sur les matériaux) et de remettre au centre d’un futur règlement général de construction.

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