photos : le dernier chantier que j’ai mené à Tana, et qui rassemble ce que je connais de plus sophistiqué et, en même temps, de plus sobre dans mon expérience de la construction à Madagascar : économie circulaire, limitation du tout-bois, terre compressée, retrofit, réduction des déchets et fast-track. merci a Mario Karl d’avoir bien accepté de poursuivre la Magie de TRANO Architecture

La semaine prochaine, je participerai à nouveau au projet Excellence BIOÉCOI, qui valorise les expertises régionales de l’océan Indien autour de solutions ancrées dans nos territoires, porté par un réseau de partenaires — Qualitropic à La Réunion, l’AMM et le MRIC à Maurice, l’EPMAC à Rodrigues, l’ESSA et le CNRIT à Madagascar, ainsi que l’ESA aux Seychelles — avec le soutien du programme INTERREG VI, de l’Union européenne et de la Région Réunion. Après avoir partagé mon expérience sur le bambou à Madagascar, je souhaite cette fois parler de mon parcours autour de la terre crue, en démontrant qu’avec plus de 7 000 m² réalisés en brique de terre compressée, cette approche est non seulement possible à Madagascar, mais aussi à l’échelle régionale.

Mon expérience en architecture m’a conduite à travailler sur des marchés publics au Québec dans les années 2000, dans le cadre de la Loi sur les contrats des organismes publics (LCOP), en vigueur depuis 2008, un cadre qui permet d’intégrer, selon les contextes, des critères liés à la proximité, à la performance, au développement durable et à la valeur publique. Elle m’a ensuite amenée à évoluer dans un environnement canadien en pleine transformation, où l’approvisionnement public est de plus en plus pensé en lien avec la résilience des chaînes d’approvisionnement, la création de valeur et les retombées économiques locales.

Alors qu’en 2026 en Ontario où je travaille maintenant la dynamique récente de Buy Ontario Act (adopté le 11 décembre 2025 en Ontario, avec ses premières directives sont entrées en vigueur le 13 avril 2026 pour le secteur municipal !) introduit une préférence plus explicite pour les fournisseurs ontariens et canadiens. Cette évolution confirme l’importance, pour les acteurs de la commande publique, de maîtriser à la fois le cadre réglementaire, les marges de manœuvre offertes par les textes et les nouvelles orientations politiques qui redéfinissent le rapport entre achats publics et développement économique.

À l’heure des tarifs de Trump, la souveraineté économique redevient un enjeu central pour de nombreux pays, car les nouvelles barrières commerciales rappellent la fragilité d’une économie trop dépendante des importations et des marchés extérieurs. Les estimations récentes montrent que ces mesures peuvent réduire le PIB mondial d’environ 0,5% à l’horizon 2030, avec des pertes particulièrement marquées aux États-Unis et en Chine, autour de 1,3% chacun, tandis que plusieurs économies européennes et asiatiques subissent aussi un ralentissement mesurable. Dans ce contexte, renforcer la production locale, sécuriser les chaînes d’approvisionnement et utiliser les marchés publics pour soutenir les entreprises nationales ne relève plus seulement du choix économique, mais d’une stratégie de résilience et de protection de la valeur ajoutée sur le territoire.

Le local sourcing dans les marchés publics s’impose alors comme un véritable levier de développement. Il consiste à orienter une partie des achats de l’État vers les entreprises, producteurs et prestataires nationaux. Dans un pays en développement, cette approche stimule l’économie locale, crée des emplois, renforce les capacités productives et réduit la dépendance aux importations. Chaque contrat public attribué à un acteur local devient ainsi un outil de redistribution économique, de montée en compétences et de consolidation du tissu entrepreneurial national.

Au-delà des chiffres, le local sourcing produit aussi des effets profonds sur la cohésion sociale et l’environnement. Il favorise l’inclusion économique en ouvrant davantage l’accès des petites entreprises, des coopératives, des artisans et des femmes entrepreneures aux marchés de l’État. Il réduit l’empreinte carbone grâce aux circuits courts, avec moins de transport, moins d’emballages et moins d’émissions de CO₂. Il facilite également le respect des normes locales, puisqu’il est plus simple de vérifier les conditions de travail et la qualité dans un circuit court national. Enfin, il renforce la cohésion sociale et le sentiment d’appartenance en consolidant les liens entre l’État, les producteurs et les citoyens.

Dans le secteur du bâtiment, ce système peut jouer un rôle particulièrement important, car les marchés publics y représentent une part majeure de la demande. L’État peut structurer ses appels d’offres de manière à favoriser les entreprises locales par l’allotissement des marchés, l’intégration de critères techniques adaptés au contexte national et la prise en compte des matériaux disponibles sur place. Cela permet aux PME du bâtiment, aux artisans, aux ingénieurs et aux fournisseurs locaux de participer davantage aux projets publics, tout en développant une expertise durable. En pratique, ce mécanisme soutient à la fois les chantiers, la sous-traitance locale et la création de valeur sur le territoire.

En quinze ans passés à Madagascar, avec une dizaine de marchés publics construits sous le coude, je n’ai jamais croisé un seul paragraphe mentionnant le sourcing local dans les cahiers des charges, si ce n’est le fameux HIMO — Haute Intensité de Main d’Œuvre — comme seule concession faite à la réalité locale. Aucune clause sur les matériaux, aucune référence aux filières nationales, aucune incitation à mobiliser les entreprises du territoire : le reste des marchés restait rédigé comme si Madagascar était un pays sans ressources, sans savoir-faire et sans tissu productif. C’est précisément ce vide structurel qui rend encore plus urgente la nécessité de repenser la commande publique comme levier de souveraineté économique, en faisant de la terre, du bambou et des matériaux biosourcés non plus des options marginales, mais des choix normatifs inscrits dans les textes.

Madagascar illustre à la fois les défis et les opportunités du local sourcing dans les marchés publics d’un pays en développement. Avec une économie encore largement agricole — plus de 80% de la population active travaillant dans le secteur primaire — et un potentiel naturel considérable, la Grande Île dispose d’un tissu productif local qui reste encore trop peu mobilisé par la commande publique. Pourtant, une part importante des marchés de l’État continue d’être captée par des fournisseurs étrangers ou des entreprises à capitaux extérieurs, ce qui entretient d’importantes fuites de devises dans un pays parmi les plus pauvres au monde.

Le cadre juridique existe déjà : le Code des marchés publics malgache prévoit des mécanismes de préférence nationale et d’allotissement. Le véritable enjeu réside désormais dans l’application rigoureuse et transparente de ces dispositions, accompagnée d’un programme ambitieux de renforcement des capacités des PME locales. Des pays comparables comme le Rwanda ou l’Éthiopie ont montré qu’une politique volontariste d’approvisionnement local peut, en quelques années, transformer en profondeur la structure productive d’une économie en développement. Madagascar a donc toutes les cartes en main pour écrire sa propre trajectoire.

Madagascar peut devenir la source de belles initiatives d’inspiration durable pour le secteur de la construction, en s’appuyant sur ses résiliences, ses ressources locales et ses savoir-faire. Dans cette dynamique, l’océan Indien pourrait puiser dans un climat d’échange frugal, équilibré et gagnant pour chaque partie, en s’éloignant progressivement des logiques extractives du passé colonial pour construire une coopération plus juste, plus sobre et plus durable.

En filigrane de ces réflexions sur la souveraineté économique, à travers la Journée Internationale de l’Architecture de 2019, la Maison de l’Architecture Malagasy : c’est toute une pensée du matériau qui s’est peu à peu affirmée à Madagascar. La première édition à l’Akademia Malagasy a réuni des figures marquantes comme Njaka Rajaonarison autour du bambou, Tahiana Ramananantoandro autour du bois, Holcim pour le ciment, et feu mon ami l’architecte Martial Rajaonarivelo pour la terre, avant qu’une synthèse académique du Pr Ranjeva ne vienne rappeler la nécessité d’une véritable Politique du Matériau à Madagascar.

Cette intuition s’est prolongée dans les années suivantes par les travaux sur la brique de terre compressée, depuis les tentatives des années 1980 avec l’ONUDI jusqu’aux réflexions plus récentes sur la normalisation menées avec le Bureau des Normes de Madagascar en 2020, le CNRIT, la LNTPB, les entreprises, les ministères et les chercheurs. Entre la BTC, le CINVA-RAM du temps de Votovorona, les défis du pisé engagé par l’architecte Miora Raharivelo architecte lauréate 2 fois du Prix d’Architecture de La Réunion, le patrimoine du tamboho gasy et les leçons tirées des ateliers de R&D, une conviction se dessine clairement : Madagascar possède déjà les voix, les ressources et les savoir-faire pour faire émerger une politique du matériau à la fois locale, durable et rayonnante pour toute la région de l’océan Indien.

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