3 ans aux États-Unis dans les années 1980. 2 ans en France dans les années 2000. 13 ans au Canada, puis  maintenant plusieurs mois de retour. À chaque étape, la même posture : apprendre d’abord, contribuer ensuite, ne pas juger de loin. Ce parcours n’est pas celui d’une expatriée en transit ni d’une diasporique nostalgique — c’est celui d’une résidente civique, qui honore l’endroit où elle vit avant de prétendre avoir des droits sur l’endroit qu’il a quitté.

J’ai toujours été définitivement, foncièrement, une diasporienne. Même après avoir passé la moitié de ma vie à Madagascar et vadrouillé dans les tréfonds de l’arrière-pays. Malgré tout après avoir traversé d’autres lieux, longtemps établie en citoyenne ailleurs, découvert d’autres séquences en touriste (ou en sans-papier), vécu d’autres manières de parler le monde, jusqu’à peaufiner mon espagnol, je porte encore ce devoir de transmission et de relai, comme on porte une dette ancienne, un fil à garder vivant, une mémoire à remettre en circulation pour que, quelque part, on comprenne.

on comprenne quoi exactement ? que je mène une posture malgache hors-cadre et que je refuse de tomber dans le piège du nationalisme à distance.

Benedict Anderson (que l’IA m’a recommandée de lire) a forgé le concept de long-distance nationalism en 1992 pour décrire un phénomène récurrent dans les diasporas : des individus vivant à l’étranger développent des opinions tranchées, voire des engagements radicaux, envers leur pays d’origine — sans en subir les conséquences quotidiennes.

Anderson lui-même s’en inquiétait : ce nationalisme exercé à distance peut alimenter des mouvements idéologiques extrêmes, du Hindutva (https://en.wikipedia.org/wiki/Hindutva) à certains lobbies ethniques. La recherche récente confirme que cette mobilisation diasporique influence directement les préférences de paix ou de conflit dans les pays d’origine, précisément parce qu’elle s’exerce sans accountability locale.

Face au nationalisme à distance, des penseurs comme Kwame Anthony Appiah ont proposé le concept de rooted cosmopolitanism : l’idée qu’on peut être profondément ancré dans une communauté locale tout en maintenant des obligations morales envers d’autres communautés, y compris celle de son origine. Ce n’est pas le cosmopolitisme abstrait et déraciné du citoyen du monde sans attaches — c’est une citoyenneté plurielle et localisée, exercée là où l’on vit, enrichie par ce qu’on a traversé ailleurs.

Les sociologues parlent aussi d’everyday cosmopolitanism (Ang et al., 2002) ou de tactical cosmopolitanism (Landau et Haupt, 2007) pour décrire des individus qui, par leurs trajectoires migratoires, développent une capacité concrète à raisonner du point de vue de l’autre — non pas par idéologie, mais par expérience accumulé.

Cette posture renverse précisément ce qu’Anderson craignait : au lieu d’exercer une influence sans responsabilité, elle assume la responsabilité là où elle peut réellement s’exercer — ici, maintenant, dans la société qui vous accueille. Et c’est de là que part l’aide vers Madagascar : non pas comme une autorité morale exercée à distance, mais comme un soutien discret, non conditionnel, de quelqu’un qui sait ce qu’il ne sait pas.

Le modèle dominant — envoyer de l’argent, revendiquer un droit de vote, critiquer le gouvernement depuis Ottawa ou Paris — reste utile mais limité. Ce qu’il manque, c’est précisément ce que le cosmopolitisme enraciné propose : devenir un acteur de son pays d’accueil, comprendre ses institutions, contribuer à ses débats, et depuis cette légitimité acquise, construire des ponts réels — pas des transferts anonymes ou des tribunes en ligne.

Selon mon court scrolling sur les réseaux sociaux et une expérience menée avec des individus aigris mais guidées par de belles intentions : la diaspora malgache n’échappe pas à ce schéma. Si les transferts de fonds représentent près de 4% du PIB de Madagascar, l’engagement politique reste dominé par des revendications symboliques — droit de vote à distance, réclamation d’une représentation diplomatique — plutôt que par une présence et une responsabilité effectives. 

Des programmes comme TADY (Tantsoroka ho an’ny Diaspora), lancés en 2023 avec l’AFD pour 7 millions d’euros, tentent justement de corriger ce déséquilibre en convertissant les remittances en investissements productifs en santé, éducation et agriculture.

La vraie question n’est pas comment aider Madagascar depuis l’étranger ?” mais “comment devenir quelqu’un dont l’aide à Madagascar est crédible parce qu’il est d’abord quelqu’un là où il vit ?”

Le problème de fond, c’est qu’on ne sait jamais très bien de qui l’on parle quand on parle de diaspora. Les chiffres disponibles sur les diasporas en Europe, y compris la diaspora malgache, restent des estimations construites à partir de sources partielles — registres consulaires, recensements, enquêtes ponctuelles — et non d’un comptage exhaustif. Dès lors, le sondage diasporique part d’un objet flou, instable, et déjà partiellement reconstruit par l’institution qui prétend le mesurer.

À cette incertitude s’ajoute un double filtre. D’un côté, le biais de motivation : répondent surtout celles et ceux qui veulent encore être liés, visibles, mobilisables, donc les profils les plus engagés, les plus diplômés, les plus connectés (je regarde de loin les rassemblements thematiques a toutes les sauces et dramatiquement identifie toujours les memes tetes). De l’autre, le biais diplomatique : dès qu’une enquête est associée aux consulats, aux ambassades ou aux ministères, elle attire davantage les soutiens que les réticents, et laisse de côté les voix critiques ou simplement méfiantes. va savoir qui parle  au nom de la diaspora en temps de crise politique. Les bonnes pratiques qui se dégagent de ces expériences vont toutes dans le même sens : associer la diaspora à la conception, multiplier les canaux, garantir l’anonymat et l’indépendance politique, accepter une non-représentativité honnête plutôt qu’une représentativité fictive. Mais même ainsi, les enquêtes ne saisissent qu’un segment mobilisable, jamais la diaspora dans son entier, et encore moins ces trajectoires plus silencieuses où l’on choisit de s’ancrer pleinement dans son pays d’accueil tout en gardant un lien vivant avec Madagascar.

Références : Anderson (1992, 1998) sur le long-distance nationalism ; Appiah sur le rooted cosmopolitanism ; travaux sur l’everyday cosmopolitanism ; données diaspora malgache, AFD/TADY

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