Pour ce Black History Month, je vais porter une attention particulière à une communauté dont l’exil commence très tôt, dès les premiers chapitres de l’histoire des mondes atlantiques et de l’océan Indien : la présence Malgache dans la diaspora noire au Canada.

Il s’agit d’une histoire peu documentée officiellement et rarement intégrée aux récits nationaux. Les traces existent, mais elles demeurent fragmentaires, dispersées dans des archives coloniales, des registres maritimes ou des mentions isolées. Retracer cette présence exige un effort considérable, porté par des chercheurs, des historiens, des généalogistes et des membres de différentes communautés qui croisent documents, analyses et mémoires pour reconstituer une histoire longtemps marginalisée.

Leur présence apparaît dès les XVIe et XVIIe siècles aux Amériques. En Équateur, la figure de Francisco de Arobe, chef d’une communauté afro-descendante au XVIe siècle, témoigne de ces trajectoires africaines précoces dans l’espace colonial espagnol [1].

Au Brésil, des Malgaches furent intégrés aux flux de la traite atlantique aux XVIIe et XVIIIe siècles, lorsque les réseaux commerciaux reliaient l’océan Indien, l’Afrique australe et les colonies portugaises. Des captifs identifiés comme venant de Madagascar apparaissent dans certaines archives coloniales brésiliennes, notamment dans les régions de Bahia et de Rio de Janeiro [2]. Leur présence confirme que Madagascar participait aux circulations forcées qui ont façonné le monde atlantique.

En Nouvelle-France, l’un des premiers esclaves africains documentés est Olivier Le Jeune. Arrivé vers 1628, il est considéré comme le premier esclave noir officiellement recensé sur le territoire qui deviendra le Canada. Jeune garçon lors de son arrivée après la prise de Québec par les frères Kirke, il fut vendu puis acheté par des colons français. Baptisé Olivier Le Jeune, il vécut à Québec jusqu’à sa mort en 1654 [3]. Certaines recherches suggèrent qu’il pourrait avoir été originaire de Madagascar ou d’une région d’Afrique liée aux réseaux commerciaux de l’océan Indien [4]. Sa présence inscrit Madagascar dans les premières décennies de l’histoire canadienne.

C’est dans cette continuité que j’ai découvert, grâce aux échanges approfondis avec Teresa et à son travail présenté dans l’article Diaspora Part 6 https://purplecorner.com/diaspora-part-6/ l’ampleur de cette histoire. Son travail rappelle que, dès la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe siècle, des personnes originaires de Madagascar furent déportées vers des colonies nord-américaines comme New York ou la Virginie. C’est dans cette continuité que la découverte présenté par Teresa du Book of Negroes prend tout son sens.

Établi en 1783 par les autorités britanniques à la fin de la guerre d’indépendance américaine, ce registre recense environ 3 000 personnes noires évacuées vers les territoires britanniques d’Amérique du Nord [5]. Ces hommes et ces femmes furent transportés à bord d’une trentaine de navires soigneusement consignés dans le document.

La Première Malgache libre du Canada

“Elizabeth Black, 24, mulatto from Madagascar, (Mr. Buskirk). Free, indented when nine years of age to Mrs. Courtland. Ship Aurora bound for St. John’s.”

Elizabeth Black a 24 ans lors de son inscription en 1783. Elle est décrite comme “mulatto”, terme employé à l’époque pour désigner une personne d’ascendance mixte africaine et européenne. La mention “from Madagascar” identifie clairement son origine dans l’océan Indien, précision rare dans les archives nord-américaines du XVIIIe siècle.

Le registre indique qu’elle est reconnue libre au moment de l’enregistrement, tout en précisant qu’à l’âge de neuf ans elle fut placée en servitude sous contrat auprès de Mrs. Courtland. La parenthèse “(Mr. Buskirk)” renvoie vraisemblablement à l’homme auquel elle était juridiquement rattachée auparavant.

Son nom apparaît sous le deuxième navire enregistré dans le registre, l’Aurora, en partance pour St. John’s, au Nouveau-Brunswick [5]. Cette mention l’inscrit dans le vaste mouvement d’évacuation des Loyalistes noirs vers les Maritimes canadiennes.

En quelques mots, cette ligne administrative retrace un parcours transocéanique : une naissance à Madagascar, un déplacement vers les colonies américaines, une mise en servitude dès l’enfance, la reconnaissance d’un statut de personne libre, puis un départ vers le Canada.

Après leur arrivée, les Loyalistes noirs furent installés principalement à Birchtown, Shelburne et dans d’autres localités des Maritimes. Malgré des conditions difficiles et des discriminations persistantes, ces communautés ont posé les fondations d’une présence noire durable au Canada [6]. Des familles se sont enracinées et ont transmis une mémoire collective qui traverse les siècles.

À travers le nom d’Elizabeth Black, née à Madagascar et inscrite parmi les premiers passagers répertoriés, la diaspora malgache apparaît inscrite dans les fondations anciennes de l’histoire canadienne.

La dimension la plus essentielle de cette histoire réside dans la reconnaissance lucide de notre place dans les traites et dans les circulations forcées qui ont façonné le monde moderne. Des Malgaches ont été capturés, vendus et déplacés à travers les réseaux de l’océan Indien, vers l’Afrique orientale, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud, mais aussi vers l’Atlantique et les Amériques [7]. Madagascar a été intégrée, dès les XVIIe et XVIIIe siècles, aux systèmes esclavagistes mondiaux.

Reconnaître l’Histoire — l’assumer comme partie intégrante de notre trajectoire — constitue une étape nécessaire pour avancer. C’est dans cette conscience historique que peut se construire un rapport plus lucide au passé et plus solide à l’avenir.

Références

[1] R. F. Salazar, The Arobe Family and the Esmeraldas Region, archives coloniales espagnoles, XVIe siècle.
[2] Luiz Felipe de Alencastro, O trato dos viventes: formação do Brasil no Atlântico Sul, Companhia das Letras, 2000.
[3] Marcel Trudel, L’esclavage au Canada français, Presses de l’Université Laval, 1960.
[4] Afua Cooper, The Hanging of Angélique: The Untold Story of Canadian Slavery and the Burning of Old Montreal, HarperCollins, 2006.
[5] The National Archives (UK), Book of Negroes, 1783 (Carleton Papers, T 70 series). https://blackloyalist.com/cdc/documents/official/black_loyalist_directory_book_three.htm
[6] James W. St. G. Walker, The Black Loyalists: The Search for a Promised Land in Nova Scotia and Sierra Leone, University of Toronto Press, 1976.
[7] Gwyn Campbell (dir.), The Structure of Slavery in Indian Ocean Africa and Asia, Frank Cass, 2004.

Découvrir les détails de la vie des loyalistes noirs https://preserve.lib.unb.ca/wayback/20141205153648/http://atlanticportal.hil.unb.ca/acva/blackloyalists/fr/contexte/

Black Mother, Black Daughter. https://www.nfb.ca/film/black_mother_black_daughter/

https://www.nfb.ca/film/black_mother_black_daughter/
L’Histoire d’Africville https://droitsdelapersonne.ca/histoire/lhistoire-dafricville

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