#prompt “Fais-moi danser de l’Afrobeats quand je fais mes recherches”
Mes ados vont rigoler mais je trouve que TikTok a raison. Depuis sa création, on y voit émerger des tendances issues de la jeunesse africaine qui influencent celles du Nord d’une manière organique, fluide, presque évidente. On se surprend à danser sur des rythmes d’afrobeats dans une station-service — expérience vécue à Salazamay — Turn it to the Maxx ( Fly) ou l’impossible Water de Tyla. Ce mouvement inverse, cette circulation culturelle du Sud vers le Nord, montre qu’un autre flux est possible : un flux non hiérarchisé, non filtré par une centralité occidentale.
Et pourtant, dans le même temps, les systèmes d’intelligence artificielle qui structurent l’accès au savoir continuent souvent d’opérer selon des logiques anciennes. Ce contraste interroge : comment une plateforme peut-elle capter la vitalité culturelle globale de manière si immédiate, tandis que d’autres outils numériques reproduisent encore des cadrages asymétriques dans la production des récits ?
Dans Mal d’archive, Jacques Derrida rappelle que l’archive ne se contente pas de conserver le passé : elle le structure et l’oriente. À l’ère de l’intelligence artificielle, cette idée prend une résonance concrète. J’en ai fait l’expérience en voyageant ces derniers mois : si la plupart du temps je me perds moi-même car mon VPN est souvent basé en France — ce qui correspond logiquement à mon background culturel, entre Radio France, Questions pour un champion sur France Télévisions, Arte et les séminaires du Collège de France — certaines IA me proposaient des réponses systématiquement cadrées par un prisme occidental. À Bujumbura, en cherchant de bonnes adresses de restaurants, je me retrouvais orientée vers des spots d’expatriés ; à Maurice, en demandant l’histoire d’un lieu mémoriel de quartier, on me livrait une page normative, type encyclopédique, sans mention des efforts des habitants ; à Antsirabe… presque rien. Ces expériences révèlent que ce qui est numériquement visible devient ce qui est raconté — et que l’invisible, lui, peine encore à exister dans les récits générés.
Imaginez une architecte formée au Québec, ayant longtemps travaillé dans l’Océan Indien, interrogeant une IA basée au Canada dans le cadre d’une recherche sur les Tiers Lieux et les centres culturels de quartier. Elle cherche à comprendre les dynamiques locales, les espaces hybrides de création et de sociabilité. Et la réponse implicite qu’elle reçoit ressemble à ceci : « chère migrante, voici les liens vers les services gratuits en assistance sociale et en violence familiale ». En un instant, la posture de chercheuse et de professionnelle s’efface derrière une catégorisation supposée. Ce glissement rappelle l’analyse de Frantz Fanon : l’identité peut être assignée de l’extérieur, réduite à une condition avant même d’être entendue. Si l’intelligence artificielle devient un médiateur central du savoir urbain et culturel, elle ne peut pas reconduire ces réflexes de minorisation. Corriger ces biais n’est pas une question de sensibilité individuelle, mais de justice cognitive — reconnaître pleinement les parcours, les expertises et la complexité des trajectoires contemporaines.
L’œuvre de Cheikh Anta Diop ne se limitait pas à une relecture de l’histoire africaine ; elle constituait un projet intellectuel global visant à rétablir l’équilibre dans la production mondiale du savoir. En démontrant la profondeur historique des civilisations africaines et en contestant les récits eurocentrés dominants, Diop cherchait à corriger une asymétrie structurelle dans la reconnaissance scientifique et culturelle. Aujourd’hui, à l’ère de l’intelligence artificielle, cette asymétrie prend une nouvelle forme : les algorithmes apprennent majoritairement à partir de corpus produits dans des contextes occidentaux, reproduisant parfois les mêmes déséquilibres que Diop dénonçait déjà au XXe siècle. Son travail apparaît ainsi inachevé non pas par insuffisance, mais parce que la bataille pour la pluralité des savoirs s’est déplacée vers un nouveau territoire — celui des infrastructures numériques et des modèles algorithmiques qui façonnent désormais la mémoire et l’imaginaire collectifs.
La nécessité de démultiplier le narratif du Sud global (je n’aime pas l’expression mais bon) est aujourd’hui centrale dans le développement des systèmes d’intelligence artificielle. Tant que la majorité des contenus numériques, des publications académiques et des archives médiatiques proviennent d’espaces occidentaux, les cadres d’interprétation dominants resteront partiels. Diversifier les voix ne signifie pas simplement traduire davantage de textes, mais intégrer des perspectives historiques, philosophiques, juridiques et culturelles produites depuis l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine et les diasporas. Sans cette pluralité, les modèles développés par des entreprises comme OpenAI continueront à internaliser une vision du monde centrée sur un axe occidental, renforçant implicitement l’idée que celui-ci constitue la norme universelle.
Le biais de la minorité ou du « migrant permanent » s’inscrit dans cette asymétrie. Dans de nombreux corpus en ligne, les groupes majoritaires sont décrits à travers leurs compétences, leurs fonctions ou leurs réalisations, tandis que les groupes minoritaires sont plus fréquemment associés à leur origine, à leur statut migratoire ou à leur intégration. Les systèmes d’IA, y compris des plateformes comme Perplexity AI, apprennent ces corrélations statistiques et peuvent reproduire cette hiérarchisation implicite : certains profils apparaissent comme neutres et universels, d’autres comme conditionnels et contextuels. Cette sur-catégorisation contribue à figer des identités complexes dans une seule dimension, créant une forme de réduction symbolique.
La difficulté d’accès à des archives spécialisées liées à notre propre passé complique également la construction culturelle et identitaire. De nombreuses sources historiques des pays colonisés demeurent peu numérisées, fragmentées ou dispersées dans des institutions étrangères, limitant leur visibilité dans l’espace numérique. Cette rareté relative des données accessibles influence indirectement ce que l’IA peut apprendre et restituer. Lorsque les traces écrites, intellectuelles et artistiques d’un peuple sont moins disponibles en ligne, elles deviennent moins présentes dans les modèles, et donc moins mobilisées dans les réponses générées. La construction d’une culture vivante et reconnue passe ainsi aussi par un enjeu d’infrastructure : préserver, numériser et rendre accessibles nos archives afin que notre mémoire collective participe pleinement au savoir mondial.
Dans le domaine de l’art, de la conceptualisation et de l’architecture, les biais numériques peuvent aussi renforcer des représentations stéréotypées. Les productions issues du Sud global ou des diasporas sont souvent décrites à travers des catégories réductrices — « vernaculaire », « ethnique », « traditionnel », « exotique » — tandis que les courants occidentaux sont présentés comme universels, modernes ou théoriquement neutres. Cette asymétrie influence la manière dont les systèmes d’IA apprennent à associer certaines esthétiques à des identités culturelles spécifiques, plutôt qu’à des démarches conceptuelles autonomes. En architecture, par exemple, des références non occidentales peuvent être systématiquement rattachées à l’identité culturelle de leur auteur, alors que les productions occidentales sont davantage analysées sous l’angle de l’innovation formelle ou technique. Ce cadrage contribue à figer des imaginaires et à reconduire des hiérarchies symboliques héritées de l’histoire coloniale, limitant ainsi la reconnaissance de la pluralité des pensées architecturales et artistiques comme contributions contemporaines à part entière, plutôt que comme expressions périphériques ou contextualisées.
L’Histoire avance à une vitesse inédite, mais ce mouvement ne concerne pas uniquement les récits du passé : il transforme aussi nos réalités sociales, culturelles et symboliques. Les flux numériques, les médias et les systèmes d’intelligence artificielle influencent désormais la manière dont les sociétés se perçoivent, se définissent et interagissent. Les contenus produits aujourd’hui façonnent non seulement la mémoire collective, mais aussi les représentations sociales, les imaginaires culturels et les normes implicites de demain. Il devient donc essentiel d’enrichir ces contenus d’une pluralité consciente — sociale, culturelle, linguistique et artistique — afin d’atténuer les images stéréotypées et de rééquilibrer les narratifs dominants. Corriger les trajectoires passées ne relève plus uniquement d’un travail historique : c’est un enjeu transversal qui engage l’éducation, la culture, la création et l’innovation technologique. En diversifiant les voix et les perspectives dans l’espace numérique, nous contribuons à construire un futur où les identités ne sont plus figées par des représentations héritées, mais reconnues dans toute leur complexité et leur dynamisme.







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