Kéré est l’exception la plus documentée et la plus radicale : fils du chef d’un village sans école ni électricité à Gando, Burkina Faso — le premier enfant de sa communauté à avoir été scolarisé. Il a accédé à Berlin grâce à une bourse du gouvernement allemand pour apprendre la menuiserie, avant d’être encouragé par ses professeurs à continuer vers l’architecture. il a obtenu son Pritzker par pure méritocratie non pas par ses origines mais par pure mérite.
Quitter seul un pays africain pour étudier à l’étranger à 18 ans exige un capital familial solide. C’est ce qu’ont fait David Adjaye — fils de diplomate ghanéen, élevé sur trois continents, formé à Londres. Ce qu’a fait Mariam Kamara — nigérienne, née à Saint-Étienne, partie à 18 ans aux États-Unis, formée à Purdue puis à l’University of Washington. Ce que j’ai fait moi-même. Ce que la totalité des membres de l’Ordre des Architectes Malagasy a fait, d’une manière ou d’une autre.
La grande majorité des architectes africains visibles — localement ou internationalement — sont des enfants d’élites, au sens structurel du terme : des familles qui avaient les ressources, les connexions, ou le capital culturel suffisant pour rendre possible ce type de trajectoire. Ce constat respecte la valeur du travail accompli. Il pose simplement une question fondamentale que nous avons tendance à esquiver : au nom de qui parlons-nous, et pour qui construisons-nous réellement ?
Madagascar a produit du savoir bien avant nos formations occidentales.
Des traditions érudites locales existent — le sorabe, écriture arabico-malgache portée par des lettrés malgaches bien avant la colonisation, en est l’exemple le plus éloquent. Ces savoirs préexistaient, ils persistent. Ils ont simplement été marginalisés par un système qui a progressivement associé la légitimité intellectuelle à l’extérieur. L’Académie malgache, fondée en 1902, est la plus ancienne académie d’Afrique par Gallieni dont le premier président est l’architecte colonial Jully.
Réfléchir entre Malgaches, produire du savoir depuis une perspective malgache — c’est ce que les épistémologues décoloniaux appellent l’agentivité épistémique. À Madagascar, dans le champ architectural, ce travail reste entièrement à construire. La confiance collective en nos propres compétences a été méthodiquement érodée. Le vrai défi est de créer les conditions de la réception de ce savoir : reconstruire la confiance des Malgaches envers leur propre intelligentsia.
Le Centre Canadien d’Architecture — dans la ville où j’ai poursuivi mes études d’architecture à Montréal — a lancé en 2018 un projet de recherche concertée et multidisciplinaire sur les évolutions complexes de l’architecture dans les pays d’Afrique subsaharienne après leur indépendance, intitulé Centrer l’Afrique : perspectives postcoloniales sur l’architecture . Madagascar y attend encore sa voix. C’est à nous de la porter — par la documentation, par le comportement dans l’éthique, par la présence dans ces espaces où se construit la mémoire architecturale du continent.
L’absence d’une école d’architecture malgache accréditée révèle une dépendance épistémique profonde : nous attendons encore de décider collectivement que le savoir architectural sur Madagascar doit être produit par des Malgaches. Ce phénomène, que Frantz Fanon décrivait comme l’intériorisation de la hiérarchie coloniale, a survécu à l’indépendance de 1960 — déplacé du politique vers le culturel, de la domination explicite vers la préférence implicite.
Reconnaître qu’on est soi-même issu d’une élite — et que cette position a rendu possible une trajectoire qui reste hors de portée de la majorité — est le préalable indispensable à toute pratique intellectuellement honnête.
Je parle le malgache, je réfléchis en malgache, et j’assume pleinement — après quinze ans — que je construis en malgache. Ce choix est lent, progressif, parfois inconfortable. Il place le contexte, les matériaux, les usages et les habitants de ce pays au centre de chaque décision de projet.
La différence entre une élite qui perpétue le système et une élite qui le transforme réside dans l’usage délibéré du capital accumulé. Kéré a utilisé son passage à Berlin pour construire une école à Gando — pas uniquement pour construire mieux qu’à Berlin. La question qui se pose à chaque architecte africain formé à l’étranger et revenu au pays est donc simple, mais exigeante : Qu’est-ce que je fais de ce que j’ai reçu ?