J’ai beaucoup construit à travers Madagascar ces 15 dernières années. J’ai aussi beaucoup partagé. Des chantiers, des erreurs, des apprentissages, des colères, des convictions. Si l’on ne retenait que le vécu et le bâti, cela suffirait déjà à dessiner un parcours. Pourtant, pour une architecte, construire ne se limite pas à ériger des murs : il y a une transformation plus profonde, presque une transmutation. Chaque projet transforme le territoire, mais transforme aussi celle qui le conçoit.
J’ai voyagé dans les recherches culturelles et cultuelles autant de fois que j’ai documenté les réalités du chantier — ces ouvriers qui partent travailler le ventre vide pendant que d’autres arbitrent des choix de finitions importées à des milliers de kilomètres. J’ai écrit sur les filières locales, sur l’éthique des essences de bois, sur la formation architecturale, sur l’assainissement du secteur. J’ai construit, observé, analysé.
Aujourd’hui, face aux changements climatiques, aux vulnérabilités structurelles et aux déséquilibres persistants de notre secteur, une question s’impose avec clarté : que faire de cette expérience accumulée ? Comment la transformer en levier structurant ? Comment passer du constat à la consolidation ?
C’est là que commence une nouvelle étape de ma carrière. Mais d’abord une petite rétrospective.
Développer une culture constructive pleinement adaptée au risque
À Madagascar, le risque climatique structure désormais notre réalité constructive. Le pays enregistre en moyenne un à deux cyclones significatifs par an. Au cours des vingt dernières années, plus d’une trentaine d’événements majeurs ont affecté le territoire. Le cyclone Batsirai (2022) a causé plus de 120 décès et endommagé ou détruit plus de 120 000 habitations. Le cyclone Freddy a touché plus de 200 000 personnes. Les pertes économiques annuelles liées aux catastrophes naturelles sont estimées à près de 87 millions de dollars, dont l’essentiel provient des cyclones.
Ces chiffres posent un cadre clair : les conditions environnementales dans lesquelles nous construisons ont profondément évolué.
Dans Pratiquer l’architecture à Madagascar, toute une histoire (https://purplecorner.com/pratiquer-larchitecture-a-madagascar-toute-une-histoire/), j’évoquais la nécessité d’inscrire la pratique dans son contexte réel, économique et territorial. Cette exigence prend aujourd’hui une dimension supplémentaire. Développer une culture constructive pleinement adaptée au risque signifie intégrer les changements climatiques comme donnée structurante de la conception.
Dans Il y a formation en architecture et formation architecturale (https://purplecorner.com/il-y-a-formation-en-architecture-et-formation-architecturale/), j’insistais sur l’importance d’une formation capable de former des professionnels conscients des réalités du chantier et des contraintes locales. Cette réflexion se prolonge dans Pour la création d’une école d’architecture accréditée par l’UNESCO – UIA à Madagascar (https://purplecorner.com/pour-la-creation-dune-ecole-darchitecture-accreditee-par-lunesco-union-internationale-des-architectes-a-madagascar/).
La question du matériau, développée dans De l’usage éthique des essences de bois dans la construction (https://purplecorner.com/de-lusage-ethique-des-essences-de-bois-dans-la-construction/) et dans Malagasy Wood Architecture (https://purplecorner.com/malagasy-wood-architecture/), rappelle que chaque choix engage une filière et une responsabilité. Dans Planter le fantiolotse (https://purplecorner.com/planter-le-fantiolotse-pour-une-architecture-en-coherence-avec-les-traditions/), la ressource est pensée dans le temps long. Dans Bâtir au fil de l’eau (https://purplecorner.com/batir-au-fil-de-leau/) et De l’eau, encore (https://purplecorner.com/de-leau-encore/), le territoire dialogue avec le climat. Dans Parce qu’il n’y a pas que la clim dans la vie (https://purplecorner.com/parce-quil-ny-a-pas-que-la-clim-dans-la-vie/), j’ai souligné la nécessité d’une cohérence globale de la réponse architecturale.
La résilience devient ainsi un standard professionnel fondé sur la compétence, la discipline constructive et la responsabilité partagée.
1. Intégrer le risque comme fondement du projet
Inscrire le climat au cœur de la conception architecturale constitue une exigence structurante.
À Madagascar, les vents cycloniques et les précipitations extrêmes imposent une lecture précise des efforts structurels : soulèvement des toitures, pressions latérales, continuité des charges et qualité des assemblages. La performance repose sur la cohérence du système constructif.
Cette approche prolonge les principes développés dans Pratiquer l’architecture à Madagascar (https://purplecorner.com/pratiquer-larchitecture-a-madagascar-toute-une-histoire/) et dans Il y a formation en architecture et formation architecturale (https://purplecorner.com/il-y-a-formation-en-architecture-et-formation-architecturale/).
Les retours d’expérience internationaux montrent que la structuration normative améliore durablement la résistance du bâti. Après l’ouragan Andrew (1992), la Floride a renforcé son code du bâtiment en imposant des exigences strictes sur les connexions structurelles. Dans les Caraïbes et en Asie du Sud-Est, l’intégration systématique de normes sur les ancrages et la continuité des chaînages a réduit les défaillances lors des tempêtes ultérieures.
Ces enseignements rejoignent l’esprit de Bâtir au fil de l’eau (https://purplecorner.com/batir-au-fil-de-leau/) et de Pourquoi est-il important que les architectes restent engagés dans les projets de maîtrise d’ouvrage publique (https://purplecorner.com/pourquoi-est-il-important-que-les-architectes-restent-engages-dans-les-projets-de-construction-et-damenagement-de-la-maitrise-douvrage-publique/).
2. Structurer un secteur valorisant la compétence et l’éthique
La résilience dépend de l’organisation du secteur autant que de la technique.
Dans Le secteur architecture doit être assaini (https://newsmada.com/2023/03/24/architecture-et-art-joan-razafimaharo-architecte-le-secteur-architecture-doit-etre-assaini/), j’insistais sur la nécessité d’un cadre professionnel clair. Cette réflexion se prolonge dans MEANS (https://purplecorner.com/means/) et dans https://purplecorner.com/2750-2/, où la question des moyens est abordée sous l’angle de la responsabilité et de la cohérence.
Les expériences de Maurice, des Philippines ou des États caribéens démontrent que la combinaison d’un code du bâtiment actualisé, d’un contrôle effectif et d’une formation continue améliore la résistance du parc bâti.
Cette logique rejoint les réflexions développées dans Pourquoi est-il important que les architectes restent engagés… (https://purplecorner.com/pourquoi-est-il-important-que-les-architectes-restent-engages-dans-les-projets-de-construction-et-damenagement-de-la-maitrise-douvrage-publique/) et dans Il y a formation en architecture et formation architecturale (https://purplecorner.com/il-y-a-formation-en-architecture-et-formation-architecturale/).
3. Renforcer les filières locales : terre, bois, bambou
Les filières locales constituent un levier stratégique.
Dans De l’usage éthique des essences de bois (https://purplecorner.com/de-lusage-ethique-des-essences-de-bois-dans-la-construction/), Malagasy Wood Architecture (https://purplecorner.com/malagasy-wood-architecture/) et Planter le fantiolotse (https://purplecorner.com/planter-le-fantiolotse-pour-une-architecture-en-coherence-avec-les-traditions/), la ressource est pensée comme responsabilité territoriale. Dans Trano Bongo (https://purplecorner.com/trano-bongo/), l’architecture dialogue avec les savoir-faire locaux. Dans Zava-ampina (https://purplecorner.com/zava-ampina/), l’amélioration progressive structure la réflexion.
La terre crue, le bois et le bambou offrent des réponses adaptées lorsqu’ils s’inscrivent dans des standards techniques maîtrisés.
Les expériences du Népal, de l’Indonésie ou du Costa Rica confirment que la performance dépend de la structuration des filières : normalisation, formation spécialisée, certification et accompagnement institutionnel.
Développer une culture constructive pleinement adaptée au risque prolonge naturellement ces quinze années de pratique, de recherche et de transmission. Chaque chantier, chaque texte, chaque engagement trouve aujourd’hui une convergence.
L’expérience accumulée devient structure. La réflexion devient cadre. La pratique devient orientation.
La cohérence entre climat, matériau, territoire, formation et éthique professionnelle trace une trajectoire claire. Elle relie le vécu à l’action, l’analyse à la structuration, l’engagement à la transformation.
La résilience s’affirme comme une discipline collective. Elle incarne cette étape nouvelle où l’architecture s’inscrit pleinement dans sa responsabilité territoriale et climatique.
Aujourd’hui, ce parcours se poursuit autrement.